20/08/2010

Michael Connelly : Los Angeles Polar Department

Michael Connelly n'écrit pas les polars les plus noirs du monde. Ni les intrigues les plus incroyablement renversantes, d'ailleurs. Sa suite de romans est toutefois une référence pour les amateurs de romans policiers que nous sommes. Il faut dire que son travail quasi pictural dans la description qu'il fait de Los Angeles est aussi évocatrice qu'un tableau d'Edward Hooper. Et son approche d'entomologiste sur le polar procédural donne un tel réalisme à ses enquêtes qu'elles font peur non pas à cause de la cruauté des meurtres mais bien par les dérives juridiques américaines et les démarches souvent kafkaïenne que l'enquêteur doit accomplir pour faire correctement son travail.

Son héros le plus récurrent est Harry Bosch, un flic solitaire, bougon et pugnace qui n'hésite pas à envoyer paître la hiérarchie policière pour suivre ses enquêtes obsessionnelles. Présenté succinctement de la sorte, Harry Bosch ressemble à priori à un cliché littéraire, mais la grande force du personnage principal de Connelly, c'est d'être un flic humain. Pas foncièrement mauvais, pas nécessairement bon, c'est une sorte d'inspecteur Harry (pour l'aspect décidé et colérique) mais sans le gros flingue et la soif de justice privée. Autant dire qu'il ne joue du pistolet et qu'il ne fait aucune course-poursuite haletante. Il n'est pas aussi futé que Colombo et ne résout donc pas les crimes avec d'incroyables raisonnements. Il est méthodique, batailleur, borné... Bosch quoi. Ses traumatismes d'ancien du Viêt Nam, ses relations le plus souvent décevantes avec les femmes et son passif de policier mal aimé (il a tué un serial killer dans des circonstances troubles) en font un héros rugueux.

Mais le vrai personnage central de Connelly, c'est Los Angeles, qui imprime ses pulsations aux enquêtes d'Harry et des autres personnages du cycle. L.A. évolue et forme un reflet trouble aux sentiments contradictoires d'Harry, qui lui aussi subit les changements de la ville. Bosch vit dans une maison dans les collines qui surplombent la ville. C'est un peu une manière de se maintenir la tête hors de la merde stagnante de L.A. Chaque descente en ville est une sorte d'apnée trop longue qui force tôt ou tard Harry à respirer l'air pollué de smog et de folie humaine de la cité des anges. Le portrait de Los Angeles est amer : pollution étouffante, crimes sordides, mirages hollywoodiens, presse à sensation, flics corrompus, hiérarchie arriviste... Connelly parle avec nostalgie de certains endroits mythiques de LA, mais la ville évolue bien plus vite que son personnage, d'où les problèmes de ce dernier à vivre sur le même tempo que cette ville qui lui est de plus en plus étrangère.

Alors oui, on peut reprocher à Connelly de suivre toujours le même canevas narratif mais il le fait avec une telle efficacité qu'il est difficile de refermer le roman avant d'avoir lu la page finale. Connelly possède l'art de vous faire éteindre votre lampe de chevet à 2h du matin ou de rater votre station de métro. Comme il a été chroniqueur judiciaire pendant 10 ans avant de se lancer dans l'écriture, il possède une solide base de connaissances pour mettre en scènes les enquêtes d'Harry Bosch. Et Connelly n'épargne pas ses anciens collègues de la presse dans ses romans : scoop arrivant au mauvais moment, intox journalistique, informateur véreux... les journalistes en prennent aussi pour leur grade dans ces chroniques policières. De plus, l'auteur n'aborde pas tous les aspects de LA : pas de South Central, pas de gang s'amusant au drive-by-shooting. À cause de la juridiction de Harry Bosch, ses enquêtes sont tournées vers une seule partie de la ville, ce qui a tendance à occulter les autres districts.


Les Égoûts de Los Angeles est le premier roman du cycle. On y découvre un Harry Bosch déjà lourdement empêtré dans ses ennuis récurrents avec sa hiérarchie, mais surtout, c'est l'occasion pour Connelly de parler du Viêt Nam, avec comme allégorie à la noirceur des gens ces sombres tunnels vietcongs qui plongent au cœur des ténèbres et forcent le soldat à se confronter à ses peurs primaires. L'histoire tourne autour d'un corps découvert dans un tunnel. Mais Harry connait la victime : c'est un ancien frère d'armes. La vérité va lui éclater au visage comme une grenade. Sans être un mauvais roman, loin de là, ce livre ne se démarque pas beaucoup de ses concurrents. Il ne vaut mieux pas commencer par ce titre pour découvrir Harry Bosch.

La Glace noire aborde un thème important de la littérature policière : le suicide d'un flic. Harry enquête sur celui d'un collègue qui a "avalé son flingue" la veille de Noël. Mais en trouvant dans la voiture du suicidé des documents qui lui sont adressés, Bosch va mettre les pieds dans une histoire de drogue aux vastes ramifications, respectant ainsi le testament tacite de son collègue. Un bon Bosch, bien foutu, mais c'est avec le tome suivant que Connelly va réellement poser son style et son héros.


Depuis Les Égoûts de Los Angeles, Connelly évoque une histoire folle dans le passé d'Harry : il a un jour tué le Dollmaker, un serial killer, mais ce dernier n'était pas armé, il tentait juste de prendre sa perruque qui était sous son oreiller. Dans La Blonde en béton, la veuve du tueur en série attaque Bosch en justice et tout bascule quand un imitateur fait renaître le Dollmaker de ses cendres. Le doute s'installe chez Harry et le pousse à se poser LA question : et s'il avait tué le mauvais gars ? Il doit donc replonger dans cette sombre affaire avec le risque de constater qu'il s'est trompé de cible. Ce titre est l'un des plus réussis des premiers Bosch, et a la particularité de montrer les suites judiciaires de l'enquête policière, ce qu'on ne voit habituellement pas dans les autres romans. Connelly montre que l'arrestation d'un criminel n'est pas la fin, mais une étape du processus, et qu'être un bon inspecteur nécessite d'avoir des talents d'enquêteur mais aussi de témoin du procureur au cours du procès. Ce roman constitue le meilleur point d'entrée dans la série.


Le Dernier coyote débute alors que Harry est mis en congé pour avoir bousculé son supérieur. Obligé de suivre des séances chez une psychologue pour apprendre à gérer son stress, Bosch va utiliser son temps libre pour revenir sur un détail de sa vie qui lui tient très à cœur : la mort de sa mère. En se retournant sur son passé et en cherchant à comprendre qui a provoqué la mort de cette prostituée, Harry lève le voile sur ses origines, qui ont forgé son caractère de vieil ours mal léché. Pour ne rien arranger, il doit aussi gérer les réparations de sa maison qui a été partiellement détruite au cours d'un important tremblement de terre. Ce roman est un hommage non déguisé à Ellroy et sa Part d'ombre, et est un des plus réussis de la série. Connelly trouve ici un bon équilibre entre le passé de son héros et le présent, et son drame personnel et son obsession de policier.


Le Cadavre dans la Rolls s'attaque à Hollywood. Le corps d'un producteur de nanards est retrouvé dans le coffre d'une Rolls. En mettant son nez dans la vie privée du mort, Harry comprend que le défunt avait également des intérêts à Las Vegas. Maîtresse ? Jeu compulsif ? Plan à la Ocean's Eleven ? Les trois ? Las Vegas est une ville qui sert souvent à Connelly qui aime y promener ses personnages de temps à autre, mais rarement pour des vacances. C'est un roman bien troussé, mais il reste mineur dans la série.


L'Envol des Anges traite du racisme policier. Tout commence par la découverte dans un téléphérique du corps d'un avocat Noir dont la spécialité était d'attaquer le LAPD quand la victime était Noire et que le flic était Blanc. Il y a donc fort à parier que ce meurtre a été commis par un policier, car cet avocat était l'adversaire acharné des services de police. Et comme brasser la merde est une spécialité de Bosch, son enquête fait grincer toutes les strates de la hiérarchie policière tandis qu'un important procès s'annonce.



Wonderland Avenue met en scène deux thèmes récurrents de la vie de Bosch : la maltraitance et l'isolement des orphelins. Des os d'enfant sont déterrés dans un colline. Le corps est sans doute là depuis 20 ans, ce n'est pas une priorité pour la Police. Mais pour Harry, chaque personne compte, donc il insiste. Mais les médias veillent et enquêter sur des faits des années 80 n'est pas aisé. Ce roman s'empêtre dans une intrigue molle et du sentimentalisme excessif, et annonce le déclin de la série. Pour l'accro à Bosch, le lire est comme de se faire un fixe avec une came trop coupée.


Lumière morte voit un Harry Bosch retraité mais ayant obtenu un permis de détective privé devenir une fois de plus obsédé par un cold case, une vieille affaire non résolue qui empêche d'avoir la conscience tranquille. Une jeune femme étranglée. Quand vient se superposer une histoire de billets de banque utilisés lors d'un tournage de film, l'affaire prend une autre tournure, surtout quand certaines personnes demandent à Bosch de lever le pied sur cette enquête. On aurait pu craindre qu'un Bosch devenu privé perde de son intérêt, mais Connelly parvient à faire de cette contrainte un élément structurant de son récit et un ressort dramatique à part entière. A nos yeux, le dernier bon Bosch.


Los Angeles River annonce le grand retour du Poète, un serial killer auquel Connelly a consacré un roman éponyme, qui sort de sa tombe pour l'occasion. Le point de départ du récit est la mort de McCaleb, le héros de Créance de sang (selon la rumeur, Connelly l'aurait tué car déçu du traitement qui en a été fait au cinéma dans le film éponyme). À cette occasion, Bosch voyage pas mal, en particulier au Dakota du Sud où un de ses rares appuis au FBI a été exilé : Rachel Walling. Retenez bien son nom, car telle la comète de Halley, elle croise souvent la galaxie Bosch et annonce souvent des catastrophes. Ces retrouvailles Walling - Bosch - Le Poète auguraient du meilleur, le résultat est une traque improbable et cousue de fil blanc jusqu'à une fin bâclée.


Deuil interdit est l'occasion pour Bosch de sortir de sa retraite et de revenir dans une unité spécialisée dans les cold cases. Évidemment, il a une nouvelle partenaire. Au menu : le meurtre d'une adolescente de 16 ans qui semble fortement impliquer un suprémaciste. Pourtant, Bosch lève un lièvre qui mène à penser que le suspect idéal n'est pas forcément coupable. Il était peut-être difficile d'écrire sur un Bosch devenu détective privé aigri, mais le faire revenir au LAPD ne permet pas de rendre l'intrigue plus intéressante. C'est un procédé facile que de le mettre aux "cold cases", et à la fin du roman, on ne peut que se dire que Bosch a mérité sa retraite et qu'il est temps pour lui de la prendre.


Echo Park est lui aussi un drôle de cold case. Le LAPD arrête par hasard un type qui se ballade avec des morceaux de cadavre dans son véhicule. Ça fait remonter à la surface de la mémoire de Bosch une vieille enquête qui semble contredire les évidences du cas présent. L'intrigue aurait pu donner un roman réussi, mais ça ronronne tout du long en sous-régime, et Bosch ne parvient plus à intéresser. Un livre qu'on oublie aussi vite qu'on l'a lu.


À genoux est un peu spécial car il est paru en feuilleton dans le New York Times magazine. Un meurtre sur Mulholland Drive, une étrange affaire de vol de césium dans un hôpital... Le format en feuilleton tranche réellement avec le rythme habituel de la série et ne parvient pas à s'insérer correctement dans la carrière de Bosch. De plus, le thème du risque biochimique dans une Amérique post-11 septembre est bien mal traité.


9 dragons débute avec le meurtre d'un paisible commerçant d'origine chinoise et déboule rapidement sur une drôle de version de Bosch en visite à Hong Kong, plus proche de Charles Bronson dans Un justicier dans la ville que de l'habituelle policier hanté par ses obsessions. Très hollywoodien dans la mise en scène, il annonce un virage sérieux de Michael Connelly qui semble perdre de vue la clef de voûte de son œuvre.

Si Harry Bosch est le principal héros de Connelly, celui-ci a écrit des romans mettant en scène d'autres angelenos, qui représentent d'autres facettes de la lutte contre le crime : journaliste, avocat, criminel... Présentation de ces livres dans un prochain billet.

Cédric & Philippe "Munin"

5 commentaires:

  1. De Connelly j'ai dû lire Les égouts de Los Angeles et Le poète (qui n'est pas un Harry Bosch). J'ai plutôt apprécié. Et tu me donnes envie de m'y remettre. C'est malin. Et si je laissais tomber la fantasy ? Au moins pour un temps.

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  2. Lu Les égouts de Los Angeles pour ma part et j'ai bien envie d'en lire d'autre, il est en effet pas des plus original mais on sent qu'il y a du potentiel en matière de réflexion. Merci pour cette petit rétrospective ^^

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  3. tiens, pas encore lu...
    bonne idée et ton article donne envie de découvrir l'auteur... merci

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  4. Chouette panorama de la production Connelly. Sans être fan, j'y reviens régulièrement. Je m'aperçois que les bouquins que j'ai lu ne sont pas les meilleurs de la série. Tiens, coïncidence, je viens de finir l'Epouvantail qui met en scène un journaliste du Times (son nom m'échappe) accompagné de l'agent Starling. Une intrigue sympa mais pas transcendante non plus.

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  5. Merci pour ce guide de lecture.

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