29/10/10

Tous des collabos

Un mien ami qui professe la science me parlait récemment du fait que nous sommes à une ère où nous sommes capables de collecter énormément de données scientifiques mais sans avoir la possibilité de toutes les traiter. Le télescope Hubble prend plus de photos qu'il est humainement possible d'en regarder. Et comme il n'est pas toujours évident d'automatiser certaines tâches via un logiciel, certains ont eu l'idée de demander au public de donner un coup de main. C'est ainsi qu'il est possible de s'inscrire sur Galaxy Zoo et de regarder des photos de l'espace pour aider à classer les galaxies en fonction de leur forme, du nombre de bras et d'autres critères. Car bizarrement, ce que l'être humain est capable de faire en quelques secondes n'est pas si évident pour l'ordinateur. C'est donc une mise en commun des ressources : plutôt qu'un scientique passe sa vie à classer lui-même une poignée de galaxies sans apporter de valeur ajoutée au programme, le travail est réparti entre plusieurs milliers de participants non spécialisés qui passent quelques heures à trier des photos. Une belle idée de travail collaboratif.

Pour ceux que l'espace ne fait pas vibrer, il existe un autre projet collaboratif du même type : Old Weather. L'idée, c'est que pour construire des modèles informatiques capables de prévoir les changements climatiques, il faut avoir des données issues de notre passé. Car à l'échelle humaine, ça fait très peu de temps que nous collectons scientifiquement les données climatiques. Or il existe une source incroyable de données : les carnets de bord des navires d'antan. Dans ces journaux, l'équipage prenait 6 fois par jour la température de l'air, la température de l'eau, la pression athmosphérique, la vitesse du vent et surtout la position du bateau... Ce qui fait que par recoupement de toutes ces données, il serait possible de recomposer le climat d'avant et d'aider à en déduire le climat de demain. Or tous les carnets de bord des navires militaires sont archivés dans des ministères et accessibles au public. Des scientifiques ont donc scanné une partie de cette masse de documents et l'ont mise en ligne. Sauf que, une fois de plus, l'informatique ne peut pas tout faire. Il faut lire l'écriture maladroite des marins et aider à colliger les renseignements utiles. Old Weather vous permet donc de vous plonger dans le quotidien des marins des 19e et 20e siècles. En même temps que vous notez les données climatiques, vous pourrez lire la routine de bord ("Aujourd'hui, nous avons lavé le pont") et le petit quotidien marin.

Je ne dis pas que vous aller sauver le monde avec ces projets collaboratifs, mais vous aiderez à mieux comprendre la vie, l'univers et le reste.

Donc acte.

PS : pour les amateurs, il y a aussi un Moon Zoo pour étudier la surface de la lune et Solar Stormwatch pour les tempêtes solaires. J'attends un projet collaboratif sur le classement des dessous féminins pour mettre la main à la pâte.

27/10/10

La recherche de la langue parfaite


Et là, vous vous demandez ce qu'un bouquin pareil vient foutre sur un blog d'amateurs de fantasy. Car vous ne venez pas là pour prendre un cours de sémiologie mais pour avoir votre tranche d'évasion médiévale-fantastique. Et si je vous disais que j'ai commandé ce livre à cause de la fantasy, justement ? Je m'explique.

Je cogite beaucoup en ce moment sur les systèmes de magie des univers imaginaires. Ceux où les sortilèges sont en latin. Ceux où le sorcier incante en noir parler. Ceux où il faut connaître le Vrai Nom des choses pour les commander. La magie a un lien direct avec le langage. La magicien, c'est celui qui sait donner des ordres à l'univers en utilisant la haute langue. C'est généralement un idiome ancien, oublié des gens du commun. Sans doute un don des dieux que les hommes ont oublié par bêtise ou par malédiction. En fait, le magicien n'est pas tant un type qui s'y connait en boule de feu qu'un linguiste spécialisé dans une langue morte. La magie, ce n'est pas secouer une baguette mais connaître les déclinaisons, les verbes irréguliers et la grammaire du monde.

L'Histoire européenne est bourrée de types qui ont essayé de comprendre pourquoi l'humanité parle des langues différentes. Le mythe de la tour de Babel est n'est que la partie émergée de l'iceberg chrétien. Quand dieu a dit "Que la lumière soit", dans quelle langue était-ce ? Quelle langue utilisait Adam pour draguer Ève ? Qu'ils soient persuadés que l'hébreu soit la mère de tous les langages ou qu'ils pensent que la permutation des consonnes de la Torah soit le plus sûr moyen de tutoyer dieu, ils veulent tous être des magiciens. Mais les plus intéressants, à mes yeux, sont les penseurs qui se sont donnés pour but dans la vie de créer des langues parfaites. Ce sont des hommes qui ont travaillé fort pour essayer de faire tenir le monde physique et le monde des idées dans un système linguistique créé de toutes pièces par eux. C'est passionnant. Ces bonhommes sont pour moi plus proches des sorciers qu'Albert le Grand.

Évidemment, c'est un ouvrage plutôt pointu. Je mentirai si je disais que j'ai compris toute la subtilité de l'approche kabbalistique du langage ou les détails très techniques dont Umberto Eco usent pour faire ses démonstrations. En gros, la moitié du livre m'était inaccessible soit parce que les citations en latin n'était pas traduites soit à cause des propos trop théoriques pour mon petit cerveau. Reste toutefois une grande masse d'informations sur l'histoire des idées. Ça reste étonnant de voir ces intellectuels de haut vol pondre des systèmes qu'ils pensaient parfaits et aptes à élever l'humanité vers quelque chose de plus beau. Des idéalistes. Des doux dingues. Des nationalistes. Des utopistes.

Il y a dans cette quête du langage parfait une résonance des archétypes de la magie fantasy, tout simplement parce que notre fantasy se nourrie souvent des mythes des religions du Livre. Les grimoires, les litanies apprises par coeur, l'importance des incantations... tout cela participe symboliquement à faire survivre la croyance d'une langue plus puissante que les autres et capable de déplacer les montagnes. Et quelque part, la sémiologie est une sorte d'étude de la magie du Verbe dont découle tout notre imaginaire de sword & sorcery.

25/10/10

Arlis des forains


Arlis est un gamin de onze ans recueilli par une bande de forains qui zigzaguent au coeur de l'Amérique. Le récit ne précise pas l'époque, mais la présence de piles électriques et d'un frigo laisse à penser que c'est au siècle dernier. La caravane s'arrête dans un bled de l'Arkansas et pour chasser l'ennui, Arlis se lie plus ou moins d'amitié avec Faith, la fille du révérend local. Par jeu, Faith entraîne Arlis dans une étrange parodie paganiste. Cette histoire de faux-semblant va être l'occasion pour Arlis de se poser des questions sur l'identité de ses parents biologiques tandis que les forains s'engueulent à mesure que la vérité refait surface.

Difficile de ne pas penser à la série télé Carnivàle quand on aborde Arlis des forains. Le roman porte moins l'empreinte de David Lynch que la série, mais on retrouve une thématique commune : les forains et le mystère. Mélanie Fazi est toutefois beaucoup plus subtile en n'abusant pas du surnaturel. Elle le laisse en périphérie et c'est tant mieux. On retrouve également une ambiance à la Sleepy Hollow par Tim Burton, notamment quand des arbres mystérieux s'invitent dans l'histoire. Et puis il y a cette couverture magnifique qui résume parfaitement l'atmosphère du livre (signée par un énigmatique Bastien L. dont je n'arrive pas à retrouver la trace via mon Google-fu, ce qui est dommage).

Maintenant, ces 307 pages ont quelques défauts. Déjà, j'ai eu l'impression que la caravane était vide. On croise une poignée de personnages iconoclastes, mais on peine à croire qu'ils constituent à eux seuls une caravane de forains. C'est dommage car j'aurais bien repris une bonne part de vie nomade mettant en scène cet univers. Car paradoxalement, la caravane est très statique dans ce roman car elle se fixe plusieurs jours dans une petite ville (sans que la longue durée du séjour soit expliquée, soit dit en passant). Mais surtout, toute la narration est basée sur le point de vue d'Arlis, un gamin de 11 ans, qui parle tout du long à la première personne du singulier. Or l'écriture est bien trop mature pour que ça soit crédible deux secondes. Arlis a des réflexions et des commentaires d'adulte. Certes, c'est un gamin un peu spécial, mais ça n'explique pas qu'il ait cette maturité avancée à son age. Du coup j'ai eu du mal à croire au récit.

Au final, une demi-réussite pour moi mais je vais continuer de découvrir l'univers de Mélanie Fazi car c'est très prometteur comme première rencontre.

23/10/10

La psychologie des foules


Au spectacle des syndicats convoquant le ban et l'arrière ban, de la masse lycéenne en vadrouille et des pancartes à slogan, je me suis senti appelé par La psychologie des foules, un livre fondateur de la psychologie sociale. À l'annonce des chiffres contradictoires sur la participation aux cortèges, j'ai eu envie de connaître les rouages d'une manif. Comment ça fonctionne, un rassemblement d'individus. Surtout que l'ouvrage de Gustave Le Bon a la réputation d'avoir inspiré bien des dictateurs du siècle passé. Même Freud s'y réfère dans certaines publications, c'est dire.

Mais avant de parler du contenu du livre, il faut présenter son auteur. Ce bon Gustave est né en 1841 et est devenu un scientifique amateur. Il s'intéresse à un tas de sujets variés qui vont de la fumée de tabac à la luminescence invisible en passant par la civilisation des arabes. C'est un touche-à-tout. Il publie plus vite que son ombre. Et surtout, il est le produit de son temps, c'est à dire qu'il a une vision du monde bien tranchée où la race prédétermine bien des choses. Pour lui et ses semblables, l'homme occidental est supérieur aux autres, c'est tout. Il est également persuadé que l'éducation ne doit pas être imposée aux masses car elle produit des gens trop éduqués qui finissent par devenir anarchistes. Car s'il y a bien deux trucs que ce sacré Gustave ne peut pas blairer, ce sont les curetons et les socialistes.

Il faut donc lire La psychologie des foules en remettant le texte dans son contexte. Le livre parait en 1895, donc Le Bon analyse les foules à l'aune de son expérience historique : révolution française, Commune de Paris, Napoléon au pouvoir... Et sa grille de lecture est limitée par les idées de son temps : sans surprise, il compare le QI d'une foule à celui d'un sauvage ou d'un enfant et prétend que les foules sont aussi hystériques que des femmes. Et comme il est persuadé que la race décide de beaucoup de choses, on a très souvent plus l'impression de lire des brèves de comptoir qu'un livre scientifique. Avec nos yeux modernes, son discours pourrait facilement passer pour raciste mais en fait, Le Bon utilise le mot race dans un sens plus historique que biologique. Ça n'excuse pas tout, mais ça explique sa logique interne.

Et donc, que dit-il sur la foule ? En gros, qu'il y a un nivellement par le bas de l'intelligence dès que les hommes se rassemblent. En se fondant dans la masse, l'individu met de côté son sens critique et sa logique. Pire, la foule est hypnotisable, c'est à dire qu'elle se laisse facilement mener en bateau par certains grands idéaux et mots-clés qu'elle acceptent alors aussi facilement que des dogmes religieux. Pour peu qu'un tribun pas manchot lui dise ce qu'elle veut entendre, la foule est prête à se laisser massacrer pour une idée bien vendue. Selon Le Bon, la foule est même parfois victime d'hallucinations collectives, d'où une conclusion simple de Gustave : plus un évènement est attesté par un grand nombre de témoins moins cet évènement a des chances d'être véridique. Ensuite l'auteur explique à quel point les idées empruntent beaucoup à la foi religieuse : croire au socialisme demande autant de religiosité que de croire en dieu. S'en suivent quelques considérations sur certaines foules spécifiques comme les jurés d'assises, les électeurs et les parlementaires. Il en ressort principalement l'idée que ces assemblées en arrivent collectivement à des décisions que les personnes qui la composent n'aurait jamais acceptées à un niveau individuel.

Au final, c'est un drôle de livre car Gustave Le Bon est un drôle de penseur. Il a effectivement mis le doigt à l'époque sur quelque chose de nouveau en parlant de la soumission de la foule à un meneur et de la possibilité d'influencer la masse en choisissant des messages simples qui puissent être véhiculées par des images facilement assimilables par les gens. Ça reste totalement d'actualité : un slogan vide de sens vaut mieux qu'une démonstration intelligente. Là où ça pêche, c'est quand Le Bon s'embarque dans des considérations très personnelles. Il est ainsi persuadé que le Royaume-Uni est le meilleur pays car il fait changer ses institutions par d'infimes mesures plutôt qu'en proposant une refonte révolutionnaire qui consiste le plus généralement à mettre une couche de peinture neuve sur de vieilles institutions.

Gustave Le Bon est définitivement un drôle d'oiseau. Son style un brin paternaliste et colonialiste nuit énormément à ses concepts, mais il faut bien avouer qu'il a balisé un chemin nouveau à son époque.

Les possesseurs de liseuse numérique peuvent accéder au texte sur Wikisource et s'embellir l'âme tout en regardant défiler les cortèges et en se cogitant à ce paradoxe : même si tous les individus d'une foule avaient lu La psychologie des foules et compris les mécanismes collectifs qui l’assujettissent, cette foule n'en serait pas moins moutonnière.

Et inutile de chercher dans ce billet une quelconque apologie manifestatoire ou au contraire un appui réformiste, Hugin & Munin reste un blog littéraire (encore que, à titre personnel, Brassens a tout dit dans Le pluriel). D'ailleurs, les amateurs de Steampunk devraient lire les écrits de Gustave Le Bon car les pistons rouillés et la vapeur n'ont de sens que s'ils mettent en scène les enjeux sociaux de leur temps.

22/10/10

Grands anciens


Grands anciens m'a accroché l'oeil avec sa couverture : un Cthulhu remontant des abysses pour fondre sur un bateau condamné. Miam. Et la proposition du 4e de couverture était plaisante : la rencontre du capitaine Hachab et de l'imaginaire de Lovecraft. Substituer l'obsession de la baleine blanche par celle de l'indicible. L'aliénation de la chasse par la folie des profondeurs. Pourquoi pas ?

Sauf que Cthulhu est utilisé dans ce premier volume comme un vulgaire monstre. C'est le kraken, le dévoreur de bateaux, l'avaleur de marins. Ce n'est pas une entité venue d'ailleurs menaçant la raison du monde, c'est juste une version plus énorme de Charybde et Scylla. Oh, le mythe de Cthulhu est là, avec un vieux fou tenant le Necronomicon dans ses bras et hurlant "Ph'nglui mglw'nafh Cthulhu R'lyeh wgah'nagl fhtagn", mais c'est justement tout ce qu'il y a de plus cliché sur Lovecraft. Limiter Cthulhu a une masse de tentacules destructrices, c'est à mon sens passer totalement à côté de cette créature. Mais ce n'est pas le plus gros défaut de la BD.

Le pire, c'est quand le capitaine Achab rencontre je ne sais quel inventeur qui lui propose d'équiper son bateau de lances-harpons automatiques pour la chasse au Cthulhu. On y voit également un Nautilus steampunk qui fait basculer la BD dans l'imbécilité la plus crasse. La proposition initiale du marin obnubilé par une quête qui le mène inévitablement à la mort prend l'eau de tous bords. Ce n'est pas seulement hérétique, c'est vain.

Le dessin n'est pas laid, mais il faut aimer les dégradés de marrons qui font penser à un film bulgare des années 60 dont on aurait délavé la pélicule.

Toutes les idées ne sont pas bonnes. Il ne suffit pas de coller un peu de Lovecraft avec du Melville pour donner naissance à quelque chose d'aussi puissant que les oeuvres originales. En même temps, je vois que la collection dans laquelle cette BD a été éditée propose également un Sherlock Holmes contre les vampires. Est-ce bien nécessaire ?

21/10/10

Le cimetière des bateaux sans nom


Coy est un lointain reflet de Corto Maltese. Un marin éternellement coincé dans sa vareuse qui lui sert d'armure. Exilé sur terre après avoir perdu son titre d'officier à cause d'un accident, le voilà qui traine son ennui un peu partout jusqu'à croiser une femme aussi mystérieuse que calculatrice. Avant d'avoir eu le temps de dire ouf, Coy est amoureux et prêt à tout pour coucher avec elle, y compris s'embarquer dans une chasse au trésor hasardeuse. Car elle ne lui dit pas tout. Car d'autres veulent être riches. Car la mer vous garde toujours un chien de sa chienne.

Le cimetière des bateaux sans nom emprunte à plusieurs styles. On a tantôt l'impression de se promener dans une Dan Brownerie quelconque avec un trésor jésuite et des méchants prêts à tout pour arriver à leurs fins (la preuve, ils tuent même un chien pour bien montrer qu'ils sont méchants). Puis le duo de la femme-fatale et du solitaire ténébreux un brin bagareur donne des airs de Sam Spade coupé à l'eau salée. Ce qui fait que la sauce prend, c'est qu'Arturo Pérez-Reverte possède une réelle assise littéraire. Ce n'est pas un plumitif, c'est un écrivain. Son Coy n'est pas une coquille vide qui erre d'énigme en traquenard mais un marin hanté par une garce et par l'appel de la mer. Le trésor est presque un McGuffin. C'est plus une histoire de nostalgie, le regret d'une époque perdue où la navigation se faisait au sextant et non avec un GPS. Une marine plus aventureuse, plus poétique. C'est du bon Thalassa en roman (et là, je ne suis pas sarcastique, pour une fois).

Avec Corsaires du levant, je savais déjà qu'APR était passionné par la mer. Ce roman-là est la confirmation qu'il est dans le sillage d'un Melville ou d'un Verne. Comme toujours avec les romans marins, le vocabulaire est parfois vide de sens pour un marin d'eau douce comme moi, mais il participe à l'immersion. Mon seul regret est que de nombreux passages où les chercheurs de trésor imaginent la vie sur le bateau qu'ils recherchent auraient gagné à être de vrais passages narrés à la première personne par le capitaine ou un mousse. J'aurais adoré alterner entre l'histoire ancienne et la modernité de la chasse au trésor, un bon moyen d'accentuer le clivage entre les deux périodes.

Autre point d'agacement : la convention littéraire qui veut que les héros ténébreux et solitaire écoutent du jazz. Je n'en peux plus des mecs qui écoutent du Coltrane en regardant la lune et en ruminant le blues qui leur fend le coeur. C'est comme le cliché du gars intelligent qui joue aux échecs : ça devrait être punissable ce genre de procédé.

Le cimetière des bateaux sans nom, donc. À lire en écoutant My lady blue d'Éric Serra. Ou pas.

19/10/10

Au bord de l'eau


Vous allez finir par croire que je suis atteint de sinophilite compulsive. Mais en discutant dans les commentaires d'un billet sur Le disque de jade, je me suis rendu compte que je n'avais pas dit assez de bien publiquement de l'adaptation BD d'Au bord de l'eau chez Delcourt. Au bord de l'eau est à l'origine un récit écrit par plusieurs auteurs mais fixé dans une forme plus ou moins définitive au XIVe siècle. C'est grosso merdo l'histoire de 108 brigands qui vivent des tribulations tandis qu'ils deviennent hors-la-loi pour échapper à des officiels corrompus ou mesquins. C'est une oeuvre furieusement authentique et aussi fondatrice que L'Odyssée, mais le texte n'est pas toujours d'une grande accessibilité. Les personnages changent de nom aussi souvent que de chemise et la narration prend des détours qui n'en finissent pas. Je suis personnellement aussi désarçonné devant ce texte ancien qu'un Chinois doit l'être devant Le morte d'Arthur. C'est un autre monde, un autre code, d'autres référentiels. Je ne dis pas que c'est inintéressant, c'est juste que je ne suis culturellement pas assez équipé pour apprécier le récit dans sa forme la plus historique. Tout comme je ne comprends pas l'Iliade à cause des mêmes carences historiques. Que voulez-vous, pour ma génération, Ulysse a un pistolet laser et son fils possède un robot qui mange des clous.

Et donc, Delcourt a lancé une adaptation BD d'Au bord de l'eau. Est-elle fidèle à l'oeuvre originale ? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que l'histoire telle qu'elle est redite via la BD, m'est accessible. Ça tient au découpage plus contemporain, au scénariste qui a taillé dans le gras, à la narration qui correspond plus à l'air du temps. Le graphisme est étrangement séduisant, à base de photo-montage. C'est chaleureux. Découpé en BD de 48 pages, l'histoire me semble moins écrasante de complexité. Les personnages virevoltent, se battent et s'apostrophent : j'en ai plein les mirettes, comme au cinéma. Car oui, c'est une BD qui lorgne plus du côté de HK Video que de la BD belge. Pourtant, elle ne verse pas dans la démesure du manga, elle reste sagement chinoise.

Un défaut ? Oh que oui. Je sais déjà que le cycle n'ira pas jusqu'au bout. Combien faudrait-il de tomes pour traduire tout le livre original ? Trop pour mon porte-feuille. Ça ne tient économiquement pas debout. Reste une belle adaptation graphique qui met de belles images en tête et me permet de mieux comprendre pourquoi Au bord de l'eau est aussi incontournable dès que l'on s'intéresse à la Chine.

16/10/10

Juge Bao


Le juge Bao est un vrai personnage historico-légendaire de la culture chinoise. L'incarnation de la probité et de l'intégrité. Il redresse les torts, combat les imposteurs et chasse la corruption sans avoir peur d'affronter les notables et les mandarins de tout crin. C'est un juge itinérant dont on dit que même l'empereur suit ses conseils à la lettre. Certains disent même qu'à sa mort, il est devenu juge aux enfers.

Et donc, Juge Bao est sans surprise une série BD en deux volumes (pour le moment, car la série sera au final composée de 9 titres) qui met en scène le juge accompagné de quelques acolytes (un artiste martial, un jeune apprenti, un médecin légiste, deux gardes...). Ils trouvent rapidement une situation injuste où le juge se fait un devoir de redresser les torts après s'être laissé aller à quelques finasseries. C'est un mélange de déduction agatha christienne et de scènes de kung fu. Le mélange tient solidement la route et est solidement charpenté par un dessin impeccable. Mes reproches sont mineurs : quelques bizarreries dans l'enchaînement de certaines cases, des scènes de combat bien moins jolies que les scènes statiques et l'impression par moment qu'il manque une case ou deux pour expliquer les raccourcis du récit. Que des choses vénielles.


Les Éditions Fei sont nées grâce à Ge Fei Xu, une chinoise ayant adopté la France et qui a décidé de mélanger ses deux pays. C'est une excellente idée, surtout que le dessin de Chongrui Nie est parfaitement adapté aux élucubrations scénarisées par Patrick Marty. Ce mariage donne des albums au format iconoclaste (180×130 mm à l’italienne) qui sont de très beaux objets en plus d'être des lectures dépaysantes.

15/10/10

La constellation du lynx


Je vais partir avec un double handicap : vous parler d'un livre de littérature blanche et québécois. Vous ne le trouverez pas en librairie en France, toutefois les lecteurs ayant fait le saut du numérique pourront facilement trouver le livre en PDF.

Au Québec, nous nous souvenons en ce moment d'un évènement qui s'appelle la crise d'octobre. Je vous mets rapidement en contexte. C'est l'année 1970. Le Québec entre enfin dans la modernité en tournant le dos à l'Église et en commençant à s'intéresser à plusieurs -isme : féminisme, nationalisme, marxisme... Alors qu'ailleurs dans le monde, certains font la révolution à coup d'AK47, une frange du mouvement indépendantiste québécois franchit le Rubicon en prenant en otage deux hommes : un attaché commercial britannique (James Cross) et le ministre provincial du travail (Pierre Laporte). C'est le FLQ, le Front de Libération du Québec. Et les felquistes pondent des revendications tandis qu'ils se terrent quelque part. Le gouvernement provincial panique et se tourne vers le fédéral, qui a une réponse toute simple : imposer les lois des mesures de guerre, qui permettent aux forces de l'ordre de mettre en prison n'importe qui, sans avoir à se justifier. L'armée canadienne se déploie à Montréal. On finit par retrouver le ministre Laporte dans le coffre d'une voiture, mort étranglé. James Cross sera libéré plus tard contre la promesse que ses kidnappeurs puissent trouver refuge à Cuba. Je fais des raccourcis énormes, mais les plus curieux pourront en apprendre plus sur la page Wikipédia.

C'est un épisode marquant de l'histoire moderne du Québec. Au départ, les felquistes sont soutenus par les Québécois dans un mélange de fascination entre lutte sociale et romantisme fiévreux. La mort de Laporte détruit toute forme d'adhésion populaire. Mais les petits gars qui en sont arrivés à de telles extrémités ne sont pas des fils à papa qui s'ennuient : issus des quartiers miséreux de Montréal, ils sont véritablement animés d'une colère folle. L'Anglais, qui possède le capital et exploite les nègres blancs d'Amérique, est l'ennemi de classe. C'est viscéral. Le ministre Laporte n'est pas du tout l'agneau innocent sacrifié sur l'hôtel de la barbarie : il est à l'époque sous écoute téléphonique policière car il est en cheville avec des clans italiens du crime organisé. Sa mort arrange trop de monde en haut lieu. Et quand les droits civiques des Québécois sont suspendus pour que la police puisse mieux mener son enquête (alors que l'on apprendra plus tard qu'elle savait déjà où se cachait la poignée de felquistes), c'est tout ce que Montréal compte de chevelus, de barbus, de gauchisant, de pas comme il faut qui finira en prison, sans explication. Des pères et des mères embarqués sous les yeux des enfants, eux-même laissés à l'abandon, tout ça parce que papa était syndicaliste. Tout ça au Canada, le plus meilleur pays au monde.

Et donc, à l'occasion des 40 ans de cette crise d'octobre, c'est une avalanche de souvenirs qui nous tombent dessus. Car beaucoup d'acteurs de ce drame sont encore en vie. Les felquistes échappés à Cuba puis en France sont revenus au pays il y a bien longtemps. Certains y vont d'une biographie. C'est bien simple : tout le monde à une anecdote sur la crise d'octobre, même ceux qui n'étaient pas encore nés en 1970. Ils décrivent les felquistes tantôt comme des terroristes, tantôt comme des gamins perdus. La mort même de Laporte, gauchement étranglé, laisse la porte ouverte aux conspirationnistes.

La constellation du lynx de Louis Hamelin est une version totalement romancée des évènements. Pour bien montrer que ce n'est pas la réalité, l'auteur a changé les noms de tous les protagonistes. Il raconte, dans un désordre chronologique total, comment une bande d'étudiants réunis autour d'un prof universitaire flamboyant mènent l'enquête sur la tragédie à partir d'un tas de documents officiels ou officieux. Le récit est donc à plusieurs couches. On suit aussi bien les felquistes dépassés par la tournure des évènements que des acteurs secondaires de l'histoire. Louis Hamelin propose une vision de la crise, essaye de combler les trous de cette histoire, car elle est rempli de vide, cette rocambolesque période. En reprenant certaines déclarations contradictoires, en fouillant dans le merdier que tout le monde veut laissé enfoui, il se dessine une vérité toute subjective qui n'est pas moins intéressante que la version officielle. Et comme en plus, Louis Hamelin a une parlure riche et vivace, la virée dans la crise d'octobre est séduisante en maudit. Il avait 11 ans au moment des faits, il n'est donc pas empêtré dans des souvenirs déformés, c'est réellement une vision d'écrivain sur les choses.

Quelques années après cette agitation, le Parti Québécois a pris le pouvoir sous la houlette de René Lévesque. L'indépendance devait dès lors emprunter la voie démocratique. Pourtant, nous sommes en 2010 et le Québec n'est toujours pas un pays. Dès lors, la révolte de ces idéalistes prend un drôle de goût en bouche. Ils ont tort, mais l'Histoire s'amuse à ne surtout pas les contredire.

11/10/10

Le disque de jade


José Frèches est une drôle de petite bête. Conseiller à la Cour des comptes, directeur adjoint à la communication de la ville de Paris sous Jacques Chirac, c'est un énarque dont on attend plus la rédaction de rapports technocratiques que de sagas historiques. D'autant qu'il est responsable de la privatisation de TF1, qu'il a dirigé Canal+ et qu'il a rejoint le clan Sarkozy aux affaires. Et pourtant... Il a également été conservateur de musée et est sinologue. Comme quoi, il ne faut pas mettre trop vite des étiquettes aux gens.

Et donc, Frèches a écrit deux trilogies se déroulant dans la Chine antique, mais je ne vais vous parler que de la première : Le disque de jade. Il y a très très longtemps, dans un lointain pays qui ne s'appelle même pas encore Chine, vit un éleveur de chevaux répondant au nom de Lubuwei. Il est riche, il est beau et le hasard le met en possession d'un bi de jade aux propriétés magiques : on dit que celui qui le possède devient immortel. Mieux, une prophétie (aïe, ça commence à partir en sucette) prédit que le bi va provoquer l'arrivée d'un empereur qui va unir les différents royaumes en un seul empire, comme au temps de l'Empereur jaune. Et le fait est que, par de heureux hasards, Lubuwei va passer d'éleveur de chevaux à premier ministre du royaume du Qin. Mais là ne fera que commencer sa vie, car une fois en poste, il va avoir une maîtresse, un fils et des tas d'emmerdes.

Le disque de jade est donc une fresque. Lubuwei est certes le pivot central du récit, mais c'est l'occasion pour l'auteur de dépeindre une grande partie de la cour du roi du Qin. Les rois vivent et meurent, les royaumes voisins ourdissent des complots, différentes écoles de philosophie s'affrontent... C'est du gros déploiement façon Robert Hossein. On en a pour son argent, car Frèches connait bien son univers et arrive à présenter la Chine antique avec une relative maestria. Par contre, l'auteur n'est pas là pour mettre en scène du kung fu : ça reste un tableau historique. Avec de la magie, certes, mais hors de question de basculer dans la fantasy.



Je crois que c'est maître Li qui disait : "Une histoire bien racontée ne doit pas en trois volumes être diluée." Enfin, si ce n'est pas maître Li, ça doit être son frère. Toujours est-il que je suis bien d'accord avec lui : la trilogie est souvent une bien mauvaise idée. Et celle-ci ne fait pas exception : après un premier volume qui lance bien l'affaire, le second tome est interminable de longueur. Frèches s'y emmêle les pinceaux en radotant à longueur de pages. Il réexplique des choses qu'il a déjà largement étalées précédemment, y rajoute un peu de redite pour rendre ça indigeste et n'hésite pas à en resservir à volonté. Par exemple, il insiste trois ou quatre fois sur le fait que les eunuques de l'époque gardaient leurs testicules en sécurité car ils devaient se faire enterrer avec pour que leur corps soit complet au moment de la sépulture. Très bien, c'est noté. Inutile de le redire à chaque fois qu'un eunuque entre en scène.

Mais José Frèches trébuche aussi sur des clichés qui semblent parfois tellement évidents. Ainsi, il fait penser à l'un de ses personnage : "Il se disait que d'une étoile ou depuis la lune, on pourrait voir le Grand Mur à l'oeil nu." Bon, la Grande Muraille de Chine a la largeur d'une autoroute, donc pour la voir à l'oeil nu depuis la lune, c'est un peu mort. Mais surtout, comment un Chinois de cette époque reculée peut avoir l'idée saugrenue d'imaginer ce que l'on voit depuis la lune ? Surtout que pour lui, c'est sans doute une divinité, la lune, alors pas question d'y foutre les pieds et de regarder la Terre de là-haut. Pas même en rêve.

Autre agacement : les scènes de cul. Je dois reconnaître qu'elles sont superbement imagées. La madame tripote le bâton de jade du monsieur, qui caresse sa vallée des roses avec de passer par sa sublime porte de derrière... C'est charmant. Mais là encore, combien de redites... Dès qu'un couple se met à faire des galipettes, l'auteur y va de ses euphémismes poétiques et nous refourgue son catalogue érotique. Et croyez moi, ça baise dans cette trilogie.


Et je ne dirais pas que du bien sur la narration : c'est souvent très creux tout ce bouzin. Ainsi, Lubuwei est censé être premier ministre, mais franchement, pas une seconde il n'est mis en scène dans sa fonction. Même si le récit est peuplé de personnages (au point où je me suis parfois perdu entre les protagonistes secondaires qui manquaient cruellement de relief), c'est un univers bien vide. Je ne suis jamais arrivé à imaginer le décor tellement les descriptions sont absentes.

Par contre, Frèches a très bien su mettre en scène le côté yin/yang de la Chine : soit ses personnages sont bons et doux comme des colombes, soit ce sont des rois bêtes et méchants, il n'y a jamais de demi-mesure.

Alors, pourquoi ai-je continué malgré tout ? Il faut avouer que l'époque décrite est passionnante. Et Frèches a des choses à raconter sur cette période. Je ne suis vraiment pas persuadé que le roman est la forme idéale pour cela, car ce n'est clairement pas un bon écrivain à mes yeux. Il ne maîtrise pas la tension dramatique de son histoire, il est obnubilé par la maison royale, il s'écoute écrire pendant des chapitres entiers... Ça fonctionne parce que le décor est enchanteur et mystérieux, mais très franchement, l'auteur n'y est pour rien dans cette magie orientale. Ça reste du boulot d'énarque sans doute passionné, mais à qui il manque une plume et du talent.

02/10/10

Bruno Sachs vs Martin Winckler vs Marc Zaffran

Une fois n'est pas coutume, je vais vous parler d'une trilogie. Sauf que cette saga ne parle absolument pas d'un royaume lointain, ni du destin d'un héros solitaire. C'est tout le contraire. C'est la vie très ordinaire de Bruno Sachs, un médecin malade de trop de médecine. Un médecin qui appuie là où ça fait mal. Un médecin qui ne se cache pas derrière sa blouse blanche et ses mots en latin. Et à ce stade de ma chronique, j'ai perdu déjà un lecteur sur deux.

C'est paradoxal. Le serment de l'ordre français des médecines dit "Admis dans l'intimité des personnes, je tairai les secrets qui me seront confiés. Reçu à l'intérieur des maisons, je respecterai les secrets des foyers." Or Marc Zaffran est médecin. Et il a des choses à dire sur sa corporation. Il s'invente donc un nom de plume (Martin Winckler) puis un alter ego (Bruno Sachs) pour raconter sa pratique. C'est donc une histoire à trois niveaux, comme dans Inception, les rêves en moins. Un médecin réel qui devient écrivain pour raconter la vie d'un docteur fictif. Et forcément, la narration qu'il fait de la vie de Bruno Sachs est lourdement inspirée par l'expérience de médecin de Marc Zaffran. On pourrait croire qu'il trahit son serment, qu'il met un masque puis un autre pour louvoyer. Peut-être. Mais au final, il ne raconte rien de la vie de ses patients, il anonymise toute cette vérité dans la fiction. Ses patients s'y reconnaissent sans doute, mais pour moi, il ne trahit rien. Au contraire, il dit tout haut ce que bien des médecins taisent habituellement. Il décrit la chose médicale de l'intérieur, pointe la connerie du système, montre les petites bassesses du corporatisme.

Il fait ça en trois livres que je ne vous présente pas dans l'ordre de parution mais dans l'ordre de la vie de Bruno Sachs.


Les trois médecins est une réécriture des trois mousquetaires de Dumas à la sauce médicale. Elle raconte quel étudiant Bruno Sachs a été lors de l'année 1974, à quel point il était déjà révolté contre les mandarins de son milieu. Le jeu de la transposition est savoureux : non seulement la vie estudiantine est fondatrice dans la psychologie du personnage, mais Martin Winckler s'amuse à trouver des correspondances modernes à l'oeuvre originelle. Le pire, c'est que j'ai lu le livre sans savoir que c'était une adaptation du célèbre roman. Le déclic s'est produit après plusieurs chapitres, je n'ai pas été très rapide à la comprenette. Le jeu littéraire est loin d'être le seul intérêt du livre, c'est une véritable chronique du monde des amphithéâtres, de la transmission du savoir et de l'esprit de caste. Il y a une énergie juvénile dans ses pages, un sentiment de révolte envers un système qui dès l'enseignement semble bancal.


La vacation est une bombe. Bruno Sachs, jeune médecin, pratique des IVG. Il dit tout de son geste, du bruit de succion de l'appareil au petite manie du personnel soignant en passant par les états d'âme du praticien. Il déballe tout. Les anti-avortements y verront sans doute un livre trop cru qui démontre une pratique barbare. J'y vois plutôt un ouvrage salutaire qui nous met le groin dedans. J'ai toujours pensé que cela ne s'adressait pas à moi, ce truc, que c'était à Elle de s’accommoder avec le cas échéant. Je ne me sentais pas impliqué par le processus, c'était une histoire de nanas. 180 pages plus tard, on a mal au ventre. Pas à cause de la moralité de l'acte en lui-même mais parce que l'on a entraperçu la réalité. La souffrance des femmes. La routine de l'acte médical. Les euphémismes administratifs. En plus, Martin Winckler parle en parallèle de l'enfantement d'un livre, de l'acte d'écrire à la publication. La vacation est son premier roman publié.



La maladie de Sachs
m’a frappé pour la première fois à la télévision. J’étais totalement passé à côté du roman, mais un soir Arte diffusait cette adaptation avec dans le rôle titre Albert Dupontel. Et j’ai regardé Sachs/Dupontel qui pataugeait dans sa médecine de campagne avec pour paire de bottes la déontologie et le respect de la personne humaine.

À ce stade de l'histoire, Bruno Sachs est un médecin installé dans une toute petite ville de province. En plus des consultations à son cabinet, il s’occupe des visites à domicile et il pratique des avortements dans un hôpital voisin. Sachs souffre, et sa maladie a pour nom Médecine. Le roman est une suite de témoignages de ses patients, de sa secrétaire, de ses collègues, des ses amis, de son amante… qui parlent tous du docteur Sachs, en bien ou en mal, et dresse son portrait à travers sa pratique de la médecine, son contact humain, son étrange conception de l’amour et ses principes moraux. C’est un peu la dissection d’un homme vivant.

Avant de lire cette trilogie de Martin Winckler, je limitais le médecin à sa blouse et son Vidal. Son roman m’a permis de passer de l’autre côté du miroir et d’entrapercevoir les dilemmes, les petites concessions, les espoirs déçus et l’amertume qui forment la vie d’un praticien. Délaisser l’aspect immaculé et aseptisé de la blouse blanche pour s’intéresser à la part d’ombre de l’homme-médecin. J’avais oublié qu’il n’est pas seulement une machine à diagnostic.

Martin Winckler a écrit des tas de trucs sur la médecine, sur les séries télévisées et il a même un blog où il écrit plein de choses intéressantes. Il a même écrit un titre dans la série le Poulpe, c'est dire s'il touche à tout. Qui plus est, depuis peu, Marc Zaffran s'est expatrié à Montréal où il travaille sur la formation des soignants. Et c'est tant mieux car cet homme a beaucoup d'humanité à apporter à ce milieu qui oublie bien souvent l'humain.