18/05/2014

La Sphère d’or, d’Erle Cox (1925)



Épisode 22


Numéro 6 de la collection NéO+, 1987.




En (un peu plus de) deux mots

Australie, un petit village perdu dans le bush. Un jeune homme creuse une citerne pour abreuver ses chevaux lorsqu’il découvre un rocher suspect. Quelques coups de pioche plus tard, celui-ci s’avère être la partie supérieure d’une gigantesque sphère indestructible.

Les cent cinquante premières pages sont consacrées aux tentatives du héros pour y pénétrer, puis à l’exploration des lieux, et enfin à la découverte d’une « Belle au bois dormant » en hibernation. En prime, on a des tranches de vie d’une petite ville de province australienne, avec le soleil, les mouches, la chaleur, les notables qui jouent au tennis, les épouses qui potinent, et ainsi de suite.

La belle endormie se réveille vers la page 200, et ça commence à s’animer un peu. Hiéranie est une blonde sublime, qui concentre toutes les connaissances de son peuple, une culture éteinte depuis vingt-sept millions d’années, à un kangourou près, c’est pas une science exacte, hein.

Ayant appris l’anglais en un rien de temps, elle explique à son nouvel ami qu’elle a une mission : faire profiter cette époque barbare des avancées scientifiques de son temps. Qui refuserait des avions capables de voler à cinq cents kilomètres à l’heure ? Ou des médicaments capables de vous faire vivre jusqu’à cent ans, au moins ? Hein, qui, je vous le demande ?

Sauf qu’avant de partager ses jouets, la blonde a un programme basé sur les exploits des principaux héros de sa race, qu’elle présente fièrement aux hommes du XXe siècle.

Le premier est un terroriste fou qui, grâce à un rayon de la mort, a exterminé à lui tout seul la totalité des populations non blanches de son monde. Après l’avoir condamné et avoir beaucoup pleuré, les Blancs ont fini par comprendre quel formidable cadeau il leur avait fait.

Quelques siècles plus tard est venu le génie qui, ayant tout compris à la génétique, a pris le pouvoir et instauré une dictature féroce où seuls les élément racialement prometteurs étaient autorisés à procréer.

Donc, la belle veut faire la même chose dans le présent. C'est urgent : les pas-blancs sont déjà beaucoup plus nombreux que les Blancs et que l’écart se creuse chaque jour qui passe.

Notre héros, raide amoureux de la belle Hiéranie, est d’accord avec ce pogrom… pardon, ce programme. Il revient donc à ses amis de le faire revenir à la raison. Y arriveront-ils ? L’amour de belle Marian triomphera-t-il des terribles pouvoirs mentaux de la blonde préhistorique ? Vous le saurez au bout de quatre cents pages.


Pourquoi c’est bien

Pardon, je voulais dire « vous le saurez au bout de quatre cents pages, si vous vous accrochez ».

Ce n’est pas mal écrit, et la traduction de Pierre Versins est de bonne facture, même si elle emploie un vocabulaire un peu démodé – existe-t-il encore des gens, la famille Astier mise à part, pour dire « avoir la venette » pour « avoir la trouille » ? Hélas, tous les efforts de traduction du monde n’empêchent pas l’histoire d’être pêchue comme un koala sous Tranxène.

Pour moi, la première partie a été particulièrement pénible : le héros est seul, il creuse, il mange, il dort, il creuse, il ouvre la sphère, il mange, il dort, il explore la sphère en évitant des pièges et en résolvant des énigmes… Ah oui, j’ai oublié de vous dire : les super-sages d’il y a vingt-sept millions d’années étaient assez taquins pour prévoir des trappes, des lames qui sortent des murs et autres broutilles destinées à ce que leur messagère ne soit pas réveillée par un primitif (ou alors, un chanceux).

Ensuite, Hiéranie s’éveille, le héros met un ami dans la confidence, tout s’anime un peu, et le festival de l’inacceptable commence. Erle Cox y va franchement dans l’exposition des thèses racistes et eugénistes. Assez vite, les Australiens se lâchent et commencent à dire des choses comme « les Turcs sont le cancer de l’humanité » (oui, les Turcs : dix ans après Gallipoli, certaines rancunes nationales sont encore bien présentes).


Pourquoi c’est lovecraftien

Les aperçus du monde du passé ressemblent plus à du Edgar P. Jacobs scénarisé par Joseph Goebbels qu’à du Lovecraft.

Si vous y tenez vraiment beaucoup, vous pouvez partir du principe qu’une immense construction souterraine au fin fond de l’Australie profonde, bourrée de merveilles incompréhensibles, c’est quand même un peu lovecraftien.

Mais les vraies parentés sont à rechercher ailleurs. Au bout du bout, l’œuvre de Lovecraft est imprégné des mêmes thématiques que La Sphère d’or, mais considérée sous l’angle inverse – c’est un long cri d’horreur contre la dégénérescence et les croisements impies, alors que Hiéranie est une publicité vivante pour l’eugénisme. Même médaille, deux faces différentes.

(Et là, on en vient à se dire qu’un scénario basé sur une Hiéranie produit de vingt générations de croisement scientifiquement impies avec des entités blasphématoires venues des coins les moins euclidiens du cosmos… aurait bel et bien un potentiel cthulhien.)


Pourquoi c’est appeldecthulhien

En général, sommer des personnages de jeu de rôle de se déterminer en fonction de Problématiques Sérieuses est idiot. Pourtant, dans certains cas, il peut être intéressant de connaître leur opinion.

La Sphère d’or met en lumière l’un des petits secrets honteux des années 20 : le racisme. Lorsque le plus modéré des personnages fait remarquer que l’extermination des aborigènes et des Indiens était une simple question de « survie du plus apte », et soupire à l’idée qu’en ayant recours à des esclaves noirs, « les Américains ont importé un problème encore pire », il ne fait qu’exprimer l’opinion dominante de son temps.

Hiéranie est juste le porte-voix d’idées plus « modernes ». L’eugénisme est un sujet à la mode dans les années 20. Certains pays commencent à stériliser les « débiles » en toute bonne conscience. Quant au génocide des races inférieures, les Arméniens ont eu leur tour en 1915, et l’idée mijote encore à feu doux dans certains cerveaux…


Bilan

Très intéressant pour le coup d’œil sur les mentalités, La Sphère d’or exige un effort de lecture disproportionné par rapport à son intérêt. Ne vous lancez dedans que si vous avez du temps. Ou si vous êtes meneur de jeu à RaHoWa, mais je ne crois pas qu’il y en ait parmi mes lecteurs.

En faire un scénario est possible, y compris dans un optique « action » en retirant à peu près 50 % de son contenu. Le résultat sera jouable avec autre chose qu’avec L’Appel de Cthulhu.

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