27/08/2015

Bran Mak Morn, de Robert E. Howard (années 30)

Épisode 40


Numéro 60 de la collection Fantastique / SF / Aventures, 1982



Les anthologies NéO consacrées à Robert Howard, c’est un peu comme une boîte de chocolats. On sait que leur contenu aura grosso modo un goût de chocolat – ou plutôt de sueur de barbare, d’acier tranchant et de sang qui sèche au soleil – mais parfois, on tombe sur des parfums surprenants, ou sur des pâtes de fruits qui n’ont rien à faire là. Et puis, les goûts du fan d'heroic fantasy moyen ont changé depuis les années trente, et ça se sent quand même un peu.

Prenez Bran Mak Morn, par exemple. Ce volume nous est vendu comme la saga du Bran en question, roi des Pictes de son état. On s’attend à quelque chose d’ordonné, un jardin à la française où l’on verrait Bran devenir roi, régner et mourir, si possible d’une mort héroïque et grandiose, avant de consulter des annexes qui nous donneraient la chronologie, la liste des personnages importants, une carte de la Bretagne romaine et autres détails. Bref, le genre de chose que tous les successeurs d’Howard ont codifié et organisé jusqu’à l’écœurement, parce qu’ils sont tombés sous le charme d’un vieux croûton d’Anglais amateur de dynasties elfes interminables et de civilisations statiques pendant des millénaires.

Macache.

Robert Howard n’était pas homme à systématiser ce qui lui passait par la tête. Il voulait parler du roi des Pictes, il parlait du roi des Pictes, point barre, et n’allez le saouler avec une chronologie, il a vingt nouvelles sur le feu où s’ébattent en liberté un loup-garou, une guerrière des Croisades, un roi atlante, un aventurier du désert et plusieurs boxeurs américains, entre autres.

Qui pis est, le compilateur des anthologies NéO, François Truchaud (que cent mille vierges hyboriennes chantent ses louanges pour l’éternité !) n’hésitait pas à y glisser des textes qui n’avaient qu’un rapport lointain, voire inexistant, avec le schmilblick, pour des raisons obscures qui tenaient peut-être à la pagination des recueils.

Du coup, si l’on écarte

• une nouvelle où il n’y a ni Pictes ni Bran Mak Morn (Le Crépuscule du Dieu gris dont nous reparlerons plus loin) ;
• une nouvelle où il y a des Pictes, mais pas de Bran Mak Morn (La race oubliée, avec une ambiance Treizième Guerrier sympathique sans plus) ;
• un début de nouvelle où il y a Bran Mak Morn, mais pas d’intrigue ou de développement (Fragment) ;
• un poème où il y a des Pictes et Bran Mak Morn, mais bon, c’est un court poème (Un chant de la race) ;

il reste à notre héros trois nouvelles pour accomplir son destin. Et sur les trois, Les hommes des ténèbres est une longue exposition de l’histoire du peuple picte, de sa naissance à l’âge de pierre à la Bretagne romaine en passant par les Amériques, la Lémurie, Atlantis, l’Afrique et autres lieux circonvoisins, où l’on joue à saute-mouton par-dessus les millénaires. C'est intéressant à lire, mais bizarrement, j'en retire l'impression de quelque chose d'un poil statique.

Restent deux récits, mais avant de se pencher dessus, un mot de l’avant-propos, où Robert Howard en personne nous explique sa fascination pour ce peuple qui a su tenir tête aux Romains. Il les voit primitifs, petits et basanés, survivants de l’âge de pierre… peu importe,  s'ils ont fait chier les civilisés, il les adopte avec enthousiasme. C’est passionnant de l’entendre nous parler directement… et s’il y a un Valhalla pour écrivains pulp, H.P. Lovecraft le poète virgilien et Robert Howard le barbare universel ont dû s’y raconter des choses intéressantes.

Nous arrivons donc aux Rois de la nuit, une longue nouvelle où Robert Howard fait se rencontrer Bran et le roi Kull, un autre de ses héros qui a vécu cent mille ans avant notre ère. Chez un auteur moins culotté, ce serait une difficulté, mais un magicien picte et une gemme magique suffisent à la résoudre. Kull sort donc du passé pour donner un coup de main à Bran. Face à la ruse du Picte et à l’épée de l’Atlante, les pauvres Romains finissent éparpillés façon puzzle, comme il se doit. J’ai l’air de me moquer ? Non, j’admire, parce que c’est redoutablement efficace.

Et puis, il y a Les vers de la terre, qui nous fait quitter la sword & sorcery pour d’autres régions plus brumeuses et moins bien fréquentées. Bran a toujours des problèmes avec les Romains, qui sont fourbes, cruels et décadents comme seuls les civilisés de chez Robert Howard savent l’être. Une saloperie particulièrement mesquine fait déborder le vase, et Bran jure sur les « sombres dieux de R’lyeh » de leur faire payer… Vous avez dit Lovecraft ? Thématiquement, aucun doute. Narrativement, on est plutôt du côté de chez Arthur Machen. Peu importe : Robert Howard nous donne une leçon parfaite sur l’emploi de thèmes cthulhiens dans un contexte différent de la Nouvelle-Angleterre des années 20. Bran est un grand guerrier, un homme d’acier à la Howard… mais

Je conseillerai bien l’achat de ce recueil rien que pour cette nouvelle[1], mais il y a aussi Le Crépuscule du dieu gris, dont je vous parlais au début. On quitte l’Écosse romaine pour l’Irlande de l’an 1014, et on se retrouve en pleine bataille de Clontarf, où les Irlandais se sont débarrassés des Vikings une fois pour toute. Des dizaines de milliers de combattants se coupent en morceaux avec enthousiasme, les traîtres hésitent à trahir, une Belle Dame sort de son sidhe, les rois tombent comme des mouches, le sang coule à torrents, Odin fait une apparition, bref c’est du grand spectacle tassé en trente pages, alors que Cecil B. DeMille en aurait fait au moins trois heures de Cinémascope et Peter Jackson trois films avec des Vikings roteurs et des Celtes ivrognes.

Un bilan ? Si vous aimez l’heroic fantasy violente, Les Rois de la nuit comblera votre soif de sang. Si vous préférez le grand spectacle, Le Crépuscule du dieu gris vous tend les bras. Et si vous êtes curieux de voir comment peut fonctionner Cthulhu Dark Ages, lisez Les Vers de la terre.





[1] Je ne l’avais pas lue depuis trente ans... et en la relisant, je me suis rendu compte que Les ténèbres au cœur de la montagne, l’un des scénarios de Sous un ciel de sang, y faisait écho de manière troublante. On a beau dire, on a beau faire, on reste la somme de ses lectures d’adolescence.

1 commentaire:

  1. Je conseille vivement le recueil Bragelonne "Bran Mak Morn" qui rajoute "l'homme noir" ou Turlogh O'Brien vivant vers le X-XIe siècle croise des pictes et des vikings et qui est une des meilleurs de RE Howard... Et encore une ou deux autres qui traite des pictes mais sans BMM...

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