14/10/2016

La Mort d'un père


Que c’est compliqué, la littérature. Tenez, hier, des Suédois ont décidé de décerner le prix Nobel de Littérature à un auteur-compositeur interprète, musicien folk, peintre et poète : si vous aviez lu les commentaires que j’ai vu passés à ce sujet. « Quoi, mais non, c’est pas de la Littérature, c’est des refrains. Il n’a pas d’œuvre, c’est qu’un chansonnier... » Des tas de gens qui n’ont jamais lu les bouquins des autres nobélisés se découvraient soudain des vocations de critiques littéraires en comparant des auteurs ou des œuvres comme si c’était des pommes et des poires. Comme si le Nobel était important.

Ces réactions m’ont d’autant marqué que je terminais tout juste le premier tome de l’autobiographie de Karl Ove Knausgård, un Norvégien ayant vécu en Suède. Et devinez quoi : il y a des tas de doctes personnes pour déclarer que les ouvrages de Karl Ove ne sont pas de la littérature. C’est marrant, quand même, ce besoin qu’a ce milieu de lancer des anathèmes.

Bon, faut dire que Karl Ove cherche un peu les emmerdes : il a intitulé son autobiographie en 6 volumes Mon Combat, (Min Kamp en norvégien) dans ce que j’imagine être une course au buzz. Et la série de bouquins est entourée de souffre : on raconte que tout son entourage l’a attaqué en justice tellement il dit des choses horribles dans son livre, que la Norvège entière s’est jetée sur ce livre comme si c’était l’équivalent littéraire du voyeurisme exacerbé de la télé-réalité…

Ce premier tome est divisé en deux parties très distinctes : tout d’abord le récit d’une adolescence norvégienne très banale puis l’enterrement du père. Je ne vous divulgache rien, le livre s’intitule La Mort d’un père. Et… comment dire ? C’est très terre à terre. Les affres de l’adolescence, même scandinave, sont insipides. Il se met à fumer, monte des plans pour acheter de la bière, joue dans un groupe de rock. C’est au mieux révélateur de l’uniformité de la jeunesse européenne, car à part des noms avec des ronds sur le O, il n’y a rien de folichon dans ce mal-être juvénile. L’auteur est honnête dans son récit, il ne se met pas particulièrement à son avantage, mais c’est chiant comme une vie d’adolescent, point barre. Les amitiés bizarres, l’ennui, l’apprentissage de l’individualité… À ce stade, on a du mal à comprendre l’engouement nordique.

Et la seconde partie débute par la mort du père colérique tant craint pendant la jeunesse de l’auteur. Et ce n’est pas une fin très heureuse : alcoolisme, insalubrité, négligence… C’est pathétique. Vient en plus se greffer le portrait de la grand-mère, qui se pisse littéralement dessus dans son taudis, et là on comprend que la famille ait rué dans les brancards. Ça fait mal au cœur. Mais d’un autre côté, c’est le réel. L’auteur n’emberlificote pas le récit : l’urine et l’alcool camouflent à peine la puanteur de cette mort indigne d’un instituteur. L’auteur ne tait pas ses larmes, sa répugnance face à cette misère, sa maladresse avec son frère : tout est là,  sans ambages.

Alors, est-ce que documenter le réel avec ce degré de platitude parfois emmerdant pour le lecteur, c’est de la littérature ? Oui, cela en est, indubitablement. Pas moins et pas plus qu’un texte de Bob Dylan, même. Est-ce que ça en fait de la bonne littérature : non. Ce devoir de vérité, cet inventaire du petit quotidien où l’auteur tartine des lignes complètes de faits anodins est par moment insupportable. Des pages complètes dédiées à raconter comment des ados ont manigancé pour se saouler au Nouvel an, c’est pénible. Les scènes de tripotage dans des sous-sols de banlieue ont déjà été racontées par d’autres, et en mieux. La vérité (toute relative) n’est pas une qualité littéraire suffisante pour faire oublier le manque de propos de la première partie du livre. Tout raconter, c’est parfois trop en dire. Je n’avais pas besoin de me cogner 300 pages sur le navrement impubère pour être dévasté par cette fin de vie exécrable d’un père qui s’est laissé aller.

La suite de cette saga continue avec Un Homme amoureux, où Karl Ove dissèque sa vie amoureuse. C’est sans doute délicieusement proustien et rempli de spontanéité mais lire ce réel ne m’attire pas. Malgré sa franchise, je n’ai développé aucune empathie pour Karl Ove, même quand il récurait l’appartement couvert de merde de sa grand-mère en se demandant s’il s’était mis à écrire pour dépasser ce mélange amour/haine paternel. Je devrais me sentir concerné, tout le dispositif est construit autour de mon implication émotionnelle par cette proximité de tous les instants avec ma propre banalité, et justement, tout n’est que posture. Je préfère l’irréel bien écrit au réel sans style.


Mais ça reste de la littérature.

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