09/03/2017

Les Cent Nuits de Héro de Isabel Greenberg



Manfred pense que toutes les femmes sont des garces. Jérôme n'est pas d'accord: la sienne, Cherry, est même tellement prude que leur amour n'a jamais été consommé. Ils font donc un pari: Jérôme s'en ira et Manfred aura cent jours pour séduire sa femme. Mais Cherry a un secret: elle aime Héro, et pour ne pas qu'elles soient séparées, cette dernière se fait passer pour sa demoiselle de compagnie. Afin de contrer les agissements de Manfred, dès le premier soir Cherry fait mine de céder à ses avances mais demande à Héro de raconter une histoire pour les mettre dans le bon état d'esprit pour la batifole. Evidemment, l'histoire dure jusqu'au jour, et Manfred en redemande. Comme dans le classique de la littérature Arabo-Persane, le procédé se reproduit nuit après nuit.

Mais derrière une construction dérivative et un dessin en apparence naïf se cache en fait l'une des bande dessinées les plus denses et travaillées qu'il m'ait été donné de lire depuis longtemps. C'est l'inspiration Mille et Une Nuits des Cent Nuits de Héro qui m'a d'abord attiré (ainsi que de bonnes critiques entendues ici ou là.) Cette influence est très présente et complètement assumée, à la fois dans la structure du récit (ou sa structure primaire, devrais-je dire...) et dans les contes imbriqués qui peuplent cette structure.

Mais tout l'intérêt de l'ouvrage d'Isabel Greenberg c'est la cohérence et les interpénétrations des récits imbriqués. Les histoires contées avec talent par Héro ne sont pas seulement des divertissements, ce sont des fables sur la condition des femmes dans un univers dominé par les hommes et sous le joug d'une religion monothéiste mâle. C'est l'histoire d'une tentative d'affirmation et d'émancipation féminine, histoire à la fois concrète et mythologique.

On plonge dans les Cent Nuits de Héro comme on plonge dans un chouette récit qui puise dans la mythologie et la fantaisie. On en ressort troublé et touché par un récit dur et poignant malgré son habile construction et l'humour fréquent dont il fait preuve.

Je ne connaissais pas Isabel Greenberg avant de lire Les Cent Nuits de Héro, j'ai découvert une auteure impressionnante de talent et de maîtrise, une voix singulière qui non seulement parle à mes penchants pour le mythique mais propose un récit féministe et direct, un message d'espoir aussi sur la condition féminine. A lire absolument.

1 commentaire:

  1. Il y a tellement de sorties qui me font de l'oeil en ce moment que je ne suis reparti hier qu'avec un seul volume, ces 100 jours de héro, suite justement à cette belle critique. Grand bien m'en appris: c'est en effet un BD incroyable.

    D'habitude, je ne suis pas très fan des "histoires dans les histoires". Mais ici, ce procédé narratif est utilisé à des fins très précises en lien direct avec le fond. Il se dessine au fil des pages un motif fractale à base de spirales qui m'a un peu donné le vertige - je l'ai lu quasiment d'une traite jusqu'à pas d'heure.

    J'ai vraiment été subjugué par la complexité narrative de l'ensemble, qui sert un propos intelligent et qui donne à réfléchir. Dans un genre et un thème qui n'a rien à voir, cette narration à multiples niveaux imbriqués et se répondant les uns les autres m'a fait pensée à Alan Moore, et en particulier à From Hell (qui m'avait aussi bien donné le tournis).

    Bref, merci de m'avoir fait découvrir cette BD, je vous la recommande chaudement aussi!

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