Fictions, de Jorge Luis Borges




 

Il y a des livres qu’on lit trop tôt et des rendez-vous manqués.

 

J’ai essayé de lire Borges au début de mon adolescence, et j’en ai conservé le souvenir de quelque chose de flou, de diffus. Mon « moi » de treize ans voulait du concret, du substantiel, et en conséquence, je n’ai pas poussé ma lecture très loin. Mais les années passant, voyant que beaucoup de gens dignes d’estime, à commencer par Umberto Eco, se prosternaient devant lui, j’ai décidé de retenter l’expérience.

 

Sur la foi de ce premier recueil de nouvelles, je confirme : Borges est un génie. Pas un génie facile, attention ! Ses histoires paraissent simples, et on s’engage dedans avec confiance. Assez vite, on se retrouve sur des sentiers de montagne bien ardus, puis au bord de gouffres nappés de brouillard. Et soudain, une voix intérieure vous dit « si tu veux t’en sortir, imagine des ailes. Imagine-les en détail, squelette et muscles, peau et plumes, et saute dans le vide. Si elles sont assez bien imaginées, elles te porteront jusqu’en bas. » Et lorsque vous vous êtes plié à l’exercice, une fraction de seconde trop tard pour vous empêcher de basculer dans le vide, vous vous souvenez que votre voix intérieure n’a pas l’accent argentin, normalement…

 

Revenons au concret. Fictions est un petit livre d’un peu moins de deux cents pages, regroupant deux recueils encore plus courts, pour un total de seize nouvelles. Ceci posé, je suis bien embêté pour en parler à ma manière habituelle, texte par texte, parce qu’il est parfois difficile de les catégoriser ou, pire encore, de les résumer.

 

Pour le dire rapidement, Borges déploie des trésors d’érudition sur des personnages imaginaires, écrit des nouvelles qui, au premier abord, semblent se rattacher à des genres bien définis mais qui deviennent vite complètement autre chose. Il se préoccupe beaucoup de narration – des questions comme « qu’est-ce qu’un livre ? qu’est-ce qu’un récit ? qu’est-ce qu’une bibliothèque ? » reviennent de manière lancinante, notamment l’idée qu’une histoire n’a pas à être linéaire.

 

En fait, vue de 2026, avec cinquante ans de jeu de rôle derrière nous, certaines de ces histoires ressemblent à d’obscures préfigurations du jeu de rôle. Examen de l’œuvre d’Herbert Quain nous parle d’un livre à embranchements, qui raconterait des histoires complètement différentes selon les choix du lecteur. Sous une forme un peu différente, cette idée a ressurgi de la noosphère pour frapper MM. Jackson et Livingstone quelques décennies plus tard… Le jardin aux sentiers qui bifurquent est déguisé en récit d’espionnage, mais parle en réalité d’un mandarin du XVIIIe siècle qui a tenté d’écrire un livre-labyrinthe, dont le contenu changerait d’une lecture à l’autre. La chose existe depuis les années 70, et s’appelle une campagne. La loterie à Babylone traite de l’influence d’un hasard organisé par une cabale de MJ dont les choix s’imposent à tout le peuple de Babylone… mais existent-ils encore ? Et d’ailleurs, ont-ils jamais existé ? Ou ne sont-ils qu’une image du Destin ? L’aléatoire de Borges dépend de tirages au sort, mais à partir de ce qu’il écrit, on peut reconstituer des tables avec des d20…

 

Et puis, il y a Tlön, Uqbar, Orbis Tertius, qui traite de la manière dont un monde imaginaire peut s’imposer dans la réalité et la faire craquer aux entournures. Borges postule l’existence d’une cabale d’encyclopédistes qui, patiemment, construisent Tlön, une autre Terre, et la révèlent au grand public qui se retrouve obsédé par ses mystères, d’autant que la cabale a poussé le souci du détail jusqu’à fabriquer des objets venus de Tlön. Depuis qu’elle a été écrite, nous avons pu voir de nos yeux que le besoin d’évasion pouvait devenir une passion partagée… Que celui qui n’a jamais visité une GenCon, fait un GN Harry Potter, Trône de fer ou Le Seigneur des anneaux, ou acheté d’épais volumes détaillant Arkham ou Glorantha jusqu’à la moindre bourgade se dénonce ! Les autres savent qu’une partie du monde a faim d’irréalité. (Je me demande si Tolkien a lu Borges. Chronologiquement, c’est possible. Mais se doutait-il que sa Terre du milieu deviendrait un avatar de Tlön ?)

 

Tout cela est bel et bon, me direz-vous, mais qu’est-ce qu’on peut faire de tout ça ? Déjà, se faire plaisir en lisant de beaux textes. Quant à l’adaptation en jeu de rôle… à part peut-être La Bibliothèque de Babel, qui est un mini-univers à développer[1], le reste échappe un peu aux catégories bien nettes que nous aimons tant.

 

Quoique… l’idée qu’on puisse rêver une création (Les ruines circulaires) nous ramène tout doucement aux Contrées du rêve. Quant aux nouvelles peuplées d’auteurs improbables, dont les œuvres incertaines débordent parfois sur le réel, elles ont toute leur place aux côtés du Roi en jaune (Thème du traître et du héros, avec sa « réalité » où résonnent de curieux échos de la mort de César et de scènes d’Hamlet, est éminemment adaptable). Le miracle secret l’est moins, mais a quand même du potentiel, tout comme Trois versions de Judas et son auteur hérétique. Si vous êtes plus concret, vous pourrez vous rabattre sur La mort et la boussole, qui nous présente une série de crimes commis apparemment sans rime ni raison – sauf que le détective la décode correctement, avant de le regretter. Si vous voulez quelque chose de vraiment flou, La secte du Phénix vous donne une société secrète très ancienne, qui pratique un rite mystérieux aux effets incertains.

 

Au bout du bout ? Eh bien, je ne sais pas si je vous en reparlerai, mais ce qui est sûr, c’est qu’il me reste plein d’autres Borges à lire, et que je ne vais pas attendre quarante et quelques années, cette fois !

 

 

Éditions Folio, environ 8,10 €



[1] Un univers apparemment monotone, mais dont les livres contiennent potentiellement tout le savoir humain… au milieu de kilomètres cubes de séries de lettres aléatoires. Inutile de dire qu’il doit s’y trouver une infinité de variantes du Roi en jaune ou du Necronomicon.

Commentaires

  1. J'adore Fictions depuis presque 40 ans, et à chaque relecture j'y découvre de nouvelles richesses. Je n'avais jamais directement fait l'association avec le JDR, mais les parallèles que tu fais me parlent... Il y a quand même quelques jeux et/ou suppléments plus ou moins directement inspirés par Borgès. J'en citerais trois :
    - Pallas où on joue un artiste qui explore un palais onirique et y fait des rencontres sous l'égide d'un Mécène en cherche de... quelque chose (l'inspiration?)
    - The Stygian Library et the Gardens of Ynn sont deux modules OSR en mode exploration, l'un émulant la bibliothèque de babel (de loin) et l'autre le jardins aux sentiers qui bifurquent (encore une fois, de loin).

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