31/08/09

[Scénario] Nightprowler : A la cloche de bois


Nous continuons avec la réédition en ligne de nos vieux textes Casus. Après le scénario pour Orpheus "Marchés publics, services privés", nous enchaînons comme promis avec un scénario pour la deuxième édition de Nightprowler.
Nightprowler est un jeu médiéval-fantastique dont les scénarios, essentiellement urbains, mettent en scène des membres de la pègre : voleurs à la tire, proxénètes, détrousseurs, etc. Les personnages des joueurs forment en général un gang, et tentent de survivre, plus rarement de prospérer, en évitant de se trouver broyés entre les Familles du Milieu. Le jeu avait été créé chez Siroz / Asmodée, puis réédité chez 2d Sans Faces. Fan depuis longtemps de ce jeu un peu "vintage", et fleurant bon l'hommage aux grands titres de la Sword and Sorcery (Conan période voleur et Fafhrd et le Souricier gris en tête),  j'avais été très contenter de proposer un scénario pour la nouvelle mouture. Par la suite, Cédric et moi avons collaboré à l'atlas de Bejofa, un guide consacré à la ville du même nom, sorti cette année. C'est d'ailleurs notre dernière pige en date.
Revoilà donc le scénario originellement publié dans Casus Belli n°38 spécial pègre. Les illustrations sont de la talentueuse et charmante Anne Rouvin, par ailleurs dessinatrice de la série Akademy sur laquelle Cédric avait blogué.

Comme pour la 1e fois, critiques, remarques, questions et feedbacks divers bienvenus.

NB : et si, comme nous, vous êtes fans de Locke Lamora, vous trouverez avec Nightprowler le jeu idéal pour faire jouer des aventures semblables.

29/08/09

Religulous / Zeitgeist

Oui, aujourd'hui c'est programme double, comme dans Grindhouse. Deux documentaires qui bouffent du cureton.


Pour dire les choses, je n'ai jamais regardé une émission de Bill Maher avant de visionner son film. Je suis le genre d'homme qui regarde Jon Stewart. Un ami qui regarde Maher me disait qu'il était très souvent d'accord avec le journaliste mais qu'il trouvait agaçante la manière qu'il avait d'être systématiquement contre la religion ou d'attaquer ses invités sur cet angle particulier. Du coup, j'ai voulu voir ce que Maher avait à dire sur le sujet.

Bon, premier truc : le réalisateur du film est le même que Borat. Ça partait mal pour moi car j'avais trouvé que Borat avait perdu toute sa puissance en utilisant bêtement le sexe alors que le reste du propos était intéressant. Mais Bill Maher n'est pas Sacha Baron Cohen et il sait être drôle et pertinent sans se mettre tout nu.

Bill Maher fait donc le tour des trois grands monothéismes et rencontrent des croyants (généralement assez extrêmes, il faut bien le reconnaitre). Maher leur explique à quel point il trouve leur religion illogique, le type interviewé est soit désarçonné soit s'entête dans un discours irréel. C'est assez effrayant de rencontrer un sénateur américain qui ne croit pas en l'évolutionnisme, un imam qui ne reconnait pas les messages violent du Coran, un rabbin qui est d'accord avec Mahmoud Ahmadinejad pour raser Israël ou même un ex-gay marié à une ex-lesbienne qui tente de se persuader que l'homosexualité n'existe pas. C'est effrayant car ils adhèrent tous à des dogmes contradictoires mais qu'une fois que Maher leur met le nez dedans, aucun ne reconnait avoir tort ou douter : l'argument ultime est toujours le même, à savoir "j'ai la foi, tu ne peux pas comprendre".

Bon, le talent de Maher n'est pas nécessairement dans sa rhétorique, il sait surtout choisir des gens têtus qui ne changeront pas d'idée, surtout pas devant une caméra. Il avance bien évidemment des arguments avec lesquels je suis d'accord à 100%, mais il faut reconnaître que ce ne fait pas avancer le débat. C'est surtout un documentaire où l'on voit des dingues construire un parc d'attraction biblique avec des dinosaures, des musulmans prier devant un météorite ou un pasteur prétendre être la réincarnation de Jésus (qui a choisi de se réincarner à Puerto Rico).

Le plus drôle, c'est que les entrevues de Maher arrivent assez souvent à un niveau de malaise quand ses sarcasmes ne sont pas compris par son vis-à-vis, ça donne de savoureux moments de silence. Et puis Maher a de la répartie, c'est toujours drôle de le voir s'attaquer à un croyant en pointant les inepties bibliques/coraniques/talmudiques.

Le hic, c'est que le film ne sera vu que par des athées, les autres se douteront bien que Maher débarque avec un gros biais intellectuel dès le départ : il prétend faire ce film pour se donner une idée de l'état de la religion de nos jours, mais on sait très bien qu'il a déjà son idée toute faite en tête. Et puis le montage du film met côte-à-côte les entrevues et des extraits de films, cette juxtaposition contradictoire est souvent amusante.

Ceci dit, je vais regarder son émission car ce monsieur semble avoir des idées assez proches des miennes sur pas mal de points de vue.


Non, vous n'êtes pas sur Lectures libres de l'ami Loris. Mais des fois, sortir son nez de la fantasy, ça fait du bien.

Or donc, Zeitgeist est un documentaire en trois parties qui est disponible en ligne. Ce n'est pas de la fantasy, désolé, mais c'est de la science-fiction. Du moins de mon point de vue, car eux pensent que c'est la vérité. Eux ? C'est le Zeitgeist Movement. Mais nous reviendrons sur cette entité plus tard.

Partie 1 : le christianisme a copié les mythes égyptiens

En fait, c'est cette partie qui m'intéressait dans le pitch du documentaire. Et c'est de loin le plus intéressant des points développé dans le film : la Bible ne fait que recycler des éléments déjà présents dans des mythologies plus anciennes. Mithra, Horus, Gilgamesh... ils sont tous précurseurs de Jésus et partagent des symboliques communes : né d'une vierge, 12 apôtres ou frères, crucifixion, résurrection... (une idée qui était également présente dans Religulous) En juxtaposant les mythes, on se rend effectivement compte que la Bible n'est qu'une éternelle réécriture d'une vieille histoire, une modernisation d'un scénario aussi vieux que l'homme. L'influence du zodiaque sur la symbolique chrétienne est également appréciable : Élisabeth Tessier et les cathos ont finalement beaucoup de choses en commun.

Jusque là c'était un film athéiste intéressant, mais pas non plus bouleversant. Le meilleur restait à venir.

Partie 2 : le 11 septembre est un coup monté par la CIA

Ha... La mort de JFK et la théorie de la balle magique, c'est de la gnognotte face au complot du 11 septembre. Et là, tout y passe : la connexion entre Bush et les Ben Laden, les explosifs cachés dans le World Trade Center, le faux crash sur le Pentagone, la tour 7 qui s'écroule toute seule, le sosie de Ben Laden qui fait des fausses cassettes vidéo, l'attentat d'Oklahoma orchestré par le FBI et qui servait de tour de chauffe, et pourquoi on a entendu une explosion souterraine avant la chute des deux tours... Tout ça est accumulé sans preuve, ce sont juste des affirmations gratuites, basés sur des témoignages expéditifs : on bombarde le spectateur d'éléments troublants et on renforce en lui l'idée ô combien séduisante que tout ça, c'est le produit d'une manipulation de masse, un complot crypto-anarcho-républicain d'obédience texane (mais de la mouvance Carlyle). On se dit que c'est bien sûr, c'est troublant, que quand même, ça fait beaucoup de hasard, d'omissions, de mensonges, de connivence... Alors y voir la main invisible, imaginer un marionnettiste en train de manipuler notre monde, c'est quand même plus plaisant. Ça flatte l'égo : moi je sais la Vérité, les autres ne sont que des moutons. On s'imagine au-dessus du lot, on est pas dupe, on est conscient du théâtre des ombres du nouvel ordre mondial.

Partie 3 : les banques dominent le monde et provoquent les crises quand ça les arrangent

Quitte à vider la pelote du complot, autant y aller à fond : les banques sont encore plus méchantes qu'un nazi qui éviscère des bébés chats en chantant "Le petit bonhomme en mousse" en islandais. Bon, se rendre compte que c'est le pognon qui fait tourner le monde, c'est quand même pas une révélation. Que la spéculation soit une activité amorale et que le capitalisme sauvage un bon moyen pour rendre les riches plus riches et les pauvres plus pauvres, c'est quand même pas nouveau. Mais alors rendre les banques responsables de tous nos maux (je suis étonné que la mort des abeilles ne soit pas explicitement imputée aux banques dans le film), c'est encore une fois avoir une vision bien étriqué de la réalité. Je le dis avec d'autant plus de facilité que Philippe et moi, bien que séparé par un océan et 6 heures de décalage horaire, nous travaillons tous les deux pour deux banques différentes. Bon, pas en tant que vice-président à la domination mondiale, mais quand même, on voit la boutique tourner. Et les présentations PowerPoint que nous écrivons n'ont pas pour but d'étendre nos tentacules visqueux sur le globe pour dominer le monde comme Fantomas ou Ozymandias (oui, je sais avoir des références de geek quand je veux).

Bref, Zeitgeist dénonce d'un côté la bêtise religieuse (et c'est toujours salutaire) pour ensuite se vautrer dans les théories les plus crapuleuses. Le film affirme "ne croyez pas le mensonge de l'Église" pour ensuite faire avaler des couleuvres tout aussi grosses au spectateur. C'est d'une rare indécence intellectuelle.

Et ce n'est pas le fruit d'un délire isolé : le mouvement Zeitgeist revendique 250 000 membres. Rien qu'à lire le préambule de leur déclaration, je frissonne :
Nous sommes résolus à restaurer les nécessités fondamentales et la conscience environnementale des espèces à travers la préconisation des compréhensions les plus courantes sur ce que nous sommes vraiment, et que la science, la nature et la technologie (plutôt que la religion, la politique et l'argent) détiennent les clés de notre développement personnel, non seulement en tant qu'êtres humains, mais aussi en tant que civilisation, à la fois structurellement et spirituellement.
Pris individuellement, personne ne peut être contre ces vertus. Mais il suffit de regarder les 2 heures de Zeitgeist pour se dire que si leur utopie est à l'image de leur film, ils ne valent pas mieux que ceux qu'ils dénoncent.

26/08/09

Le Vieil Homme et la guerre - John Scalzi



Le Vieil homme et la guerre est le premier tome d'une série de John Scalzi saluée par le public et la critique, et nominée plusieurs fois à différents titres (Hugo, Campbell). Ce premier tome fait partie d'un genre que je qualifierais - parce que j'aime bien mettre des étiquettes - de space opera "d'initation militaire" : la structure de ce genre de livre est en effet exactement la même, transposée en littérature et dans un univers SF, du Full Metal Jacket de Kubrick : une bande de bleu bites est incorporée dans l'armée des étoiles, et on suit leur difficile entraînement avant leur envoi au front où ils se font déssouder les uns après les autres par des vilains aliens, tout en s'interrogeant sur le sens de la vie et le pourquoi de la guerre.

On aura repéré, dans ce rapide résumé, des points communs avec le Etoiles, garde à vous de Robert Heinlein, la Guerre éternelle de Joe Haldeman. On pourrait aussi y inclure l'Apprentissage du guerrier de Lois McMaster Bujold ou la Stratégie Ender de Orson Scott Card, à la limite, mais ces deux romans s'éloignent notablement du canevas - le premier parce qu'il s'agit plus d'une aventure de Miles Vorkosigan, qui réussit toujours tout, que d'un réel roman initiatique, et le second parce qu'il manque l'équivalent de la 2e partie de Full Metal Jacket, quand ils partent au front.

On pourrait se demander s'il s'agit d'un vrai courant, ou d'une série de romans s'inspirant les uns les autres. Mais vu que le genre est également représenté au cinéma - et pas seulement par le film de Kubrick : on pourrait mettre Top Gun dans le même sac - et qu'il permet de distinguer ces romans des Honor Harington de David Weber ou de la Flotte Perdue de Jack Campbell, par exemple, je garde l'étiquette. Mais si elle permet de mettre les livres dans le même sac, elle ne leur confère pas une approche commune : comme au cinéma, écrire sur les militaires ne signifie pas glorifier les militaires, et personne ne contestera que la Guerre éternelle est résolument pacifiste et anti-militariste - ce que Etoiles garde-à-vous n'est pas. Le Vieil homme et la guerre, lui, est bien plus ambigü, difficile de le mettre d'un côté ou de l'autre.

Le synopsis - j'y viens enfin - est le suivant : dans le futur, la Terre est isolée de ses colonies, dirigées par une administration qui ne rend compte à personne sur Terre et qui maintient les terriens dans l'isolement. Mais cette même administration propose aux petits vieux, pour leurs 75 ans, de s'engager dans les forces coloniales pour protéger les colonies humaines et flinguer de l'alien. L'administration coloniale aurait le secret d'un procédé de rajeunissement qui fait que de nombreux vieillards, agonisants ou esseulés, signent. Le narrateur est l'un d'entre eux, et il va suivre toutes les étapes de l'initiation militaire à laquelle je faisais référence plus haut.

Le pitch est sympa, et, si le principe avait été décliné complètement, aurait été vraiment savoureux : même rajeunis, une armée de petits vieux à qui on apprend, à la fin de leur vie, à obéir aveuglément aux ordres, ça aurait permis beaucoup de scènes savoureuses et des réflexions intéressantes, puisque le point de départ de tous ces trucs d'initiation militaire, c'est justement que c'est à des jeunes sans expérience qu'on lave le cerveau et impose des valeurs pour lesquelles il devient juste de tuer et se faire tuer. Las, non seulement l'auteur ne va pas au-delà du gadget technologique avec lequel il explique le changement de corps, mais il laisse encore plus dans le flou le principe des guerres coloniales : les nombreuses races d'aliens sont méchantes, beaucoup sont anthropophages - histoire qu'on comprenne bien qui sont les gentils - et le seul personnage porté sur la diplomatie est un ridicule ex-politicard qui meurt d'une fin atroce et emblématique, permettant de justifier par la suite que la négociation se fasse uniquement à coup de salves de missile.

Dans ce cas, si le bouquin ne propose rien d'intéressant, pourquoi le lire ? Certainement pas pour ses scènes d'action très convenues,  ses rebondissements assez prévisibles, ou pour les séquences d'info-dump avec lesquelles l'auteur asseoit les justifications de son intrigue (mention spéciale pour l'explication du voyage stellaire par le personnage physicien)... Pour finir, signalons que le jeu de mot du titre est le seul éclair de talent d'une traduction par ailleurs très plate. Le titre original, Old Man's War, n'est en effet pas aussi proche du roman d'Hemingway, The Old Man and the Sea, qu'il ne l'est en anglais.

Bref, un roman très surestimé, et une série que je ne poursuivrai pas plus loin. A lire si vous êtes fans du genre uniquement.

24/08/09

Mistborn : le Héros des Siècles



Le texte suivant est tiré d'un atelier d'écriture où Bob intervenait sur le thème : "Écrire de la Fantasy aujourd'hui".

A l'heure où des auteurs comme Vandermeer, Duncan ou Miéville tentent de saborder le genre, il est rassurant de voir qu'il existe encore des écrivains qui prennent le lecteur pour ce qu'il est : un placide ruminant qui attend de la Fantasy le même genre de distraction qu'un train qui passe. Et pour satisfaire ce lecteur, le maître mot est l'économie d'efforts. Trop de Fantasy tue la fantaisie : les effets de manche superflus, les créatures bizarres, les théologies surréalistes, les nomenclatures exotiques et imprononçables compliquent votre travail et alourdissent le récit.

Pourquoi se fatiguer, en effet ? Si en SF le suspension of disbelief demande un gros travail de cohérence, si la littérature générale exige une étude approfondie de la psychologie des personnages, la Fantasy a la chance de pouvoir se passer de l'un et l'autre : le lecteur, avant même d'ouvrir le livre, est déjà convaincu des pré-requis que sont la stagnation éternelle au Moyen-Age ou l'existence de la magie. Et s'il a gobé cela, il est prêt à avaler n'importe quelle couleuvre, du moment que les clichés du genre soient présents.

Ces clichés du genre, récemment détournés en "Fantasy bingo", vous ne pouvez pas vous en passer. La Fantasy, c'est comme les figures imposées du patinage artistique : on n'invente rien d'une performance à une autre, on change juste l'ordre et la qualité d'exécution des figures. Certains auteurs vont essayer d'enchaîner à toute vitesse les figures les plus difficiles, ce qui peut provoquer un roman dense et quelque peu indigeste. D'autres faire tranquillement des tours de patinoire avec de temps en temps un petit entrechat.

Brandon Sanderson, avec le 3e et dernier tome de la série Mistborn, est plus dans le second cas, mais il prend en plus le temps de faire de longs échauffements, histoire d'éviter que le lecteur se claque un muscle dans le cerveau à essayer de se rappeler qui est qui et qui a fait quoi. En fait, Sanderson, soucieux d'être aussi bien lu dans les cours de récréation que dans les maisons de retraite, pensent à ses lecteurs atteints d'Alzheimer et n'hésite pas à faire soliloquer ses personnages pour qu'ils rappellent complaisamment des éléments antérieurs du récit, et leur stade actuel de développement émotionnel (à peu près celui d'un "early teen", pour la plupart des protagonistes, ce qui montre bien quel est le public de prédilection de Sanderson). Les mauvaises langues diront que vu la légèreté de l'intrigue, de tels rappels sont peut-être inutiles, mais au moins ça rend le roman facile à lire, et ça permet à l'auteur de délayer habilement pour étoffer un livre qui, sinon, ferait 175 pages. Au passage, on comprend mieux maintenant pourquoi, alors qu'il devait finir le cycle de Jordan en un tome, Sanderson a finalement prévu d'écrire 3 tomes.

A mois que le fait d'écrire 3 romans soit le résultat du soin qu'il prend à conclure toutes les intrigues en cours, et apporter une réponse à toutes les questions posées. C'est tout à son honneur, ça, le respect du client : de ce côté-là, l'auteur ne s'autorise aucune facilité, aucun effet de manche, et on comprend en lisant le livre que toute la cosmologie de l'univers, les principes de sa magie, et les antécédents des personnages, ont été décidés en amont de l'intrigue du roman. On est pas en face d'un Zelazny qui écrit au fil de la plume, la plupart du temps défoncé à l'acide ! Si Sanderson abuse de quelque chose, c'est plus certainement de tisane verveine-tilleul, vu la vélocité de son récit et l'énergie des scènes d'action qui semblent un peu répétitive après l'accumulation de celles des précédents tomes (mais bon, difficile de faire mieux que la découverte du Wire Fu du premier tome). Loin d'être aussi réussi que le 1er tome, Hero of Ages est bien meilleur que le 2e, où les ficelles pour tirer à la ligne en repoussant la conclusion du cycle étaient bien trop visibles. On peut prendre le lecteur pour un con - et c'est bien ce qu'annonce l'illustration de couverture - mais à condition de lui donner un minimum d'action, de personnages cools et de dialogues truffés de vannes à deux sous.

Bref, Sanderson est un écrivain appliqué et soigneux, méthodique à l'extrême, mais dans la prose duquel on pourrait tailler de moitié pour arriver à quelque chose d'un peu nerveux et enlevé. Ce qui est en fait une super bonne nouvelle : après les décès d'Eddings et de Jordan, on craignait de commencer à manquer d'auteurs de fantasy besogneux capables d'empiler manuscrit sur manuscrit de verbiage édulcoré dans des décors de carton-pâte. Pour achever de vous convaincre qu'il s'agit d'un exemple à suivre, voici son score au Fantasy bingo :
  • Un trône usurpé
  • Un personnage mort qui revient
  • Un coup de foudre au premier regard
  • Un dieu maléfique
  • Une prophétie
  • Un compagnon qui se sacrifie
  • Un héros orphelin
  • Un objet légué par son père / sa mère
  • Une bataille / un combat final
  • Un animal de compagnie magique
  • Un assassin sans émotion
Et sans forcer, encore ! On pourrait ainsi ajouter "Une héroïne vierge", car même au bout de 2 ans de mariage, Vin en est encore à bécoter son mari et à regarder le paysage dans ses bras, et "Une auberge où les gens fument la pipe".

22/08/09

Return of the Crimson Guard - Ian Claremont Esslemont

Cet été, y'a du lourd : deux gros pavés de plusieurs tads dans l'univers de l'empire malazéen, chacun écrit par l'un des deux compères : Return of the Crimson Guard par Esslemont et Dust of Dreams par Erikson (qui garde son rythme d'un tome par an depuis plusieurs années !!!), à paraître dans quelques jours.


Return of the Crimson Guard, donc. Après m'être ennuyé sur l'intrigue poussive de Night of Knives, je n'étais pas trop pressé de lire le 2e roman d'Esslemont dans leur univers partagé. Finalement, j'ai cédé avec la parution en poche, en me disant que, s'il était de la même taille que Night of Knives, il serait vite expédié. Surprise, Esslemont, peut-être voulant quitter son statut de Poulidor de son copain Erikson, a produit un pavé du double de la taille du précédent et sur lequel j'ai passé une bonne partie de mon été.

Contrairement à Night of Knives qui se situe chronologiquement au tout début de la saga, Return of the Crimson Guard est à lire entre The Bonehunters, à la conclusion duquel, sur l'île de Malaz, il est fréquemment fait allusion, et Reaper's Gale et Toll the Hounds. C'est donc pas par celui-ci que l'on peut aborder le cycle, donc je renvoie les lecteurs un peu perdus à nos précédents billets sur ce sujet : tous sont étiquetés Malaz, donc il suffit de les balayer par ordre chronologique.

L'histoire se déroule sur le premier continent conquis par les forces malazéennes, qui jusqu'ici n'avait pas encore été décrit. On découvre donc toutes les villes dont nombre de personnages du cycle était originaires : Unta, Quon Tali, Cawn, et des lieux comme les plaines Seti. Ce sentiment de familiarité est le même question personnages, car beaucoup de membres de la vieille garde impériale, nommés mais jamais croisés, sont parmi les personnages principaux du livre, comme Toc l'Ancien ou Urko.

L'intrigue générale du livre est ultra-simple (de même que les motivations de chaque protagoniste) : à ce stade du cycle (on est juste après the Bonehunters, rappelez-vous), l'impératrice commence à être sacrément affaiblie, entre le massacre de ses Griffes, ses forces coloniales à l'autre bout du monde, et ses armées en déroute. Sentant tourner le vent, de nombreux groupes décident de se lancer à l'attaque de l'empire malazéen : d'anciens officiers de l'empereur (la fameuse "vieille garde"), les setis, mais aussi la Garde Cramoisie à laquelle le titre fait évidemment référence. S'ajoutent à cela des complots internes menés au sein du pouvoir, et ceux des forces cosmiques omniprésentes - impossible de traverser un Labyrinthe sans croiser deux Soletaken et un Ascendant.

Comme avec Erikson, il s'agit un roman de choral-fantasy, avec de multiples points de vue. Chaque chapitre - assez long - présente à un instant donné ce que vivent chacun des personnages choisis par l'auteur pour présenter l'intrigue, et le tout ressemble à un kaléidoscope sans grande cohérence jusqu'à ce que, peu à peu, on comprenne où l'auteur veut en venir - à peu près vers la tiers du bouquin. Sachant que le dernier tiers est occupé par la description d'une immense bataille, toutes les quelques révélations et les quelques nombreux mystères sont à peu près tous concentrés dans le milieu du livre, celui qui se lit le mieux. Non que la scène de bataille soit mal foutue, mais le cycle est déjà riche en batailles hautes en couleurs, et non seulement celle-ci semble un peu trop jouer la surenchère, mais aussi la longueur donne l'impression que l'auteur délaye pas mal. Sans compter que le final où tous les personnages se retrouvent, ressemble un peu à la dernière scène d'une pièce de Molière, mais dans laquelle on se tronçonne à l'arme blanche et on se lance à la gueule des munitons moranth.

Niveau style, Esslemont est à ce point proche d'Erikson qu'il copie même ses travers : les biffins sont tous des durs-à-cuire à l'ironie mordante, des personnages mystérieux apparaissent, émettent des propos sybillins, et disparaissent. Ceci dit, il ne présente pas les tics les plus récents et les plus prononcés d'Erikson : la tendance à la philosophie de comptoir, le niveau de langage soutenu présent uniformément chez tous les personnages, et la manie de faire subir des viols à tous les personnages féminins - en fait, Return of the Crimson Guard présente d'innombrables scènes de massacre, mais aucune de sexe. Esslemont est plutôt pudibond, ce qui est étonnant pour un auteur qui fait du "gritty".

Mais s'il n'a pas tous les défauts d'Erikson, il n'a pas non plus toutes ses qualités : ses personnages ne sont pas tous aussi réussis les uns que les autres (Ghelel est inutile et insipide), ses tentatives d'humour moins réussies, et aucune des scènes du livre ne fera partie des scènes grandioses qu'Erikson a réussi de son côté à composer. Il y a même des pétards mouillés : l'apparition d'Anomander Rake, ou la concentration de mages sur le champ de bataille que tout le monde redoute, mais qui finit par accoucher de quelques effets pyrotechniques bien moins meurtriers que les troupes d'élite de la Garde Ecarlate, les "avowed".

Mais ne boudons pas notre plaisir : malgré mes réserves, le livre est réussi, se lit très bien, et les différents personnages à peu près aussi intéressants les uns que les autres (à l'exception de Ghelel, sous-employée). Au final, ce roman est tellement imbriqué dans la série d'Erikson, et Esslemont a un style tellement proche de celui de son compère, que le livre devrait être considéré comme le 11e tome de la décalogie et lu comme tel, après the Bonehunters. Même s'il ne fait pas partie des meilleurs du cycle, il est certainement bien plus réussi que Toll the Hounds, par exemple. En tous cas, j'ai pris suffisamment de plaisir à le lire pour envisager de lire les autres bouquins d'Esslemont dans l'univers de l'empire malazéen.

Car il y en aura d'autres, et bien d'autres ! Esslemont a signé pour 5 livres dans cet univers, donc il y en aura encore 3 après Return of the Crimson Guard. Je crois que le suivant mettra en scène notamment Greymane et Iron Bars, et se déroulera sur Korelri. Quant à Erikson, il a signé pour une nouvelle série de 9 tomes. Avec le recueil de nouvelles sur Bauchelain et Broach, ça porte donc à terme, à 25 gros pavés le nombre de bouquins dans le même univers ! Il doit s'agir d'une espèce de record, non ?... Bob doit regretter de ne pas avoir signé ces auteurs... Surtout qu'avec le découpage en 2 en VF, ça va faire une cinquantaine de tomes : de quoi pulvériser Dragonlance !

NB : bien qu'ayant lu la VO, j'utilise dans ma critique les termes de la VF officielle, que vous pouvez retrouver ici.

Par ailleurs, vous pouvez lire ici la critique de Laurine sur le blog Fractale Framboise

20/08/09

Conan - L'Heure du dragon


Or donc, j'avais découvert avec le premier volume de l'intégrale que je ne connaissais pas Conan. Ou plutôt que je le réduisais à l'image d'Épinal d'un barbare violent avec le QI d'une moule, un archétype très largement répandu dont Kalidor est un exemple frappant (aaah, Kalidor. Il est à Conan ce que le Canada Dry est à la bière.) Mais Bragelonne s'est investi d'une mission : republier les nouvelles originales, sans additifs et sans pastiches. Et cette édition déconstruit peu à peu le cliché du barbare en slip léopard pour remettre sur son piédestal le mythe de Conan le Cimmérien.


Je m'étais promis de ne pas lire la suite des aventures d'une traite pour éviter de me lasser. Et bien, c'est raté puisque ce second volume n'est constitué que de 3 aventures. Deux nouvelles plutôt classiques dans le format et un roman. Du coup, pas d'effet de répétition pour ce volume, ça se lit comme du petit lait. Bon, toujours ces jeunes héroïnes courtes vêtues, ces monstres indicibles (dont une sorte de crapaud géant un peu risible) et ces sorciers plus démoniaques qu'un animateur de talk-show sur Fox News. Mais Conan en roi déchu d'Aquilonie qui tente de reprendre son trône, c'est tragique et héroïque juste comme il faut.

Mais le plus étrange, c'est que le travail de remise en contexte de Patrice Louinet me passionne tout autant que les nouvelles. Il raconte superbement bien la vie de Robert E. Howard, ses petites misères d'écrivain, ses joies à la publication d'une série de nouvelles, ses échecs à répétition... C'est presque aussi tragique que les aventures de son héros barbare. À un tel point que si Patrice Louinet sortait une biographie de l'auteur, je me jetterais dessus volontiers. La vie d'un romancier pulp dans les années 30 semble tellement en dents de scie.

Bref, c'est encore un vrai plaisir de lire de la vieille littérature fantasy, de voir des jalons être posés par ces défricheurs d'imaginaire que sont les pères fondateurs de la fantasy que j'aime. Il reste encore un volume à cette intégrale : Les Clous rouges. Tout semble indiquer que cette troisième partie est le déclin d'Howard, la fin de l'âge d'or. Ce n'est pas grave : j'ai eu tellement de plaisir avec les deux premiers volumes que je vais boire la coupe jusqu'à la lie.

16/08/09

District 9


Quand The Office rencontre un FPS dans un décor façon Les fils de l'homme.

Ça commence par une note de 9/10 sur IMDB et une bande-annonce alléchante :



Donc, les mollusques sont arrivés sur Terre il y a 20 ans. Contre toute attente, leur vaisseau ne s'est pas pointé sur New York ou Paris mais sur Johannesburg. Ils sont parqués dans des ghettos, vivent dans des bidons-villes et mangent du caoutchouc et de la bouffe pour chat. Quand le film débute à la manière d'un documentaire, la multinationale qui gère tout ce merdier a décidé de relocaliser les aliens dans des camps de concentration éloignés de Johannesburg pour changer les problèmes de place. Misère, trafic, éradication d'une race : ça fleure bon la SF sociale.

L'anti-héros qui sert à la narration se nomme Wikus van de Merwe. C'est un personnage digne de The Office, un petit fonctionnaire qui se retrouve sur la ligne de front quand il faut faire appliquer les ordres d'expulsion. Maladroit, raciste, trouillard, on le suit dans une succession de scènes filmées en caméra à l'épaule ou par des caméras de sécurité. L'Afrique du sud comme terre d'asile d'une race d'alien, c'est bien évidemment l'occasion de mettre en scène le rejet, l'incompréhension de l'autre, l'atavisme, la coexistence de deux races... Ça pourrait tout aussi bien être des soldats en train de pacifier l'Irak.

Et puis après cette première demi-heure jouissive, arrive l'influence du First Personal Shooter : le film glisse vers le jeu vidéo avec son arsenal démentiel, des gerbes de sang qui giclent jusque sur la caméra, un robot de combat digne d'un manga... Le discours critique cède la place à une looooongue suite de fusillades. Et l'on comprend alors que le réalisateur avait initialement prévu de filmer une adaptation du jeu vidéo Halo, mais que le projet étant tombé à l'eau, il a recyclé son scénario pour faire de la SF sans franchise. La prépondérance du combat, des armes aliens et des méchants soldats qui font rien qu'à être des brutes s'explique d'elle-même.

Et pour encore plus décevoir le spectateur qui pensait voir un film de SF intelligent, le final n'en est pas un : pas d'explication sur la présence des mollusques, et l'intrigue ne tient pas debout.

En conclusion, District 9 aurait mérité de rester le court-métrage qu'il était à l'origine. Le vernis social est finalement très très mince, c'est avant tout un film d'action déguisé. Et il ne faut jamais oublier que les votes d'IMDB proviennent majoritairement de jeunes gens fans des jeux vidéos qui votent fort quand les effets spéciaux cachent la misère scénaristique. C'est dommage car le passage de Wikus van de Merwe vers l'autre côté du miroir était prometteur. Au lieu de ça, j'ai eu droit à un "Capture the flag".

Attention, spoiler, le reste de ce billet parle explicitement de l'intrigue du film.



Plusieurs trucs m'ont chiffonné :
- les aliens comprennent le language humain et les humains comprennent le language alien. J'ai déjà du mal à être bilingue sur Terre, alors l'idée de comprendre les cliquetis d'un alien me semble... impossible ?
- or donc, les aliens ont des armes de destruction massive mais ne sont pas foutus de les utiliser contre les Nigériens ou des soldats ? Dans les scènes de baston, on les voit qui sont capables de déchiqueter un homme en quelques secondes à mains nues, mais pourtant on arrive à les contraindre facilement.
- donc, ils sont piégés sur Terre, mais il suffit qu'ils récoltent de l'énergie (avec laquelle ils sont venus sur Terre) pour repartir ? Cette énergie, ils l'avaient dès le départ, ils ne l'ont pas perdu, alors pourquoi cet arrêt sur Terre ? Pour faire le plein de bouffe de chat ?

Le film est classé comme le 26e meilleur film de tous les temps sur IMDB au moment où j'écris ces mots (avec 12 000 votants).

01/08/09

Le cycle des épées


Oui, j'ai un peu honte de n'avoir découvert Le cycle des épées qu'à 30 ans. C'est un peu comme aller à l'église sans avoir lu la bible, j'en conviens. Mais je me méfie toujours un peu des classiques (même en fantasy. Surtout en fantasy). Et puis de mon temps, une belle édition de ce cycle, ça n'existait pas. Parce que l'édition Press Pocket de ce style avec un fond argent, une illustration grande comme un timbre, la première phrase du livre sur la couverture écrite en rose... c'était tout sauf une invitation au rêve.
Heureusement, Bragelonne a sorti une nouvelle traduction avec de superbes couvertures de Sarry Long (dont le site regorge de magnifiques illustrations) et Philippe a fait pression sur moi pour que je lise l'oeuvre de Fritz Leiber. Les astres étaient alignés, j'allais pouvoir plonger mon regard sur Lankhmar.


Or donc, Fafhrd (le barbare roux) et le Souricier gris (le brunet) forme un insépar... euh un duo de choc basé sur une amitié souvent mise à rude épreuve. Ils écument Lankhmar, une cité où suinte une magie bien sombre, et louent leurs épées ou courent la gueuse selon que leur bourse est vide ou pleine. Ils ont grand coeur, mais ils n'hésitent pas à faire main basse sur un butin. Ils tombent amoureux aussi vite qu'ils dégainent, se retrouvent fréquemment à ne pas travailler dans le même camp mais finissent invariablement par tout résoudre dans une bonne vieille baston où ils combattent dos à dos comme des frères (sans oublier toutefois de s'envoyer quelques répliques cinglantes pour titiller leur amitié).
C'est un peu Les 3 mousquetaires sans Milady, sans Richelieu, sans les valets, sans les gascons... mouais, ça n'a finalement rien à voir avec le bouquin de Dumas.


Pourquoi est-ce si intéressant ? Toute simplement parce que Fritz Leiber pose içi les bases de la sword & sorcery à papa. Ça a l'air de rien, mais cet écrivain met en scène des voleurs, des guildes, des magiciens retors, des monstres effroyables, une ville séduisante de pêchers... et le tout écrit dès les années 40. Il puise directement dans l'imagerie de Lovecraft, reprend un peu ce que faisait Howard dans ses nouvelles, mais avec un style bien à lui et un univers très sombre.
Bon, forcément, 60 ans plus tard, toutes les nouvelles (car à l'exception du volume 5, tous les livres sont des recueils de nouvelles) ne sont pas géniales, mais ce sont des textes fondateurs qui imposent le respect.
J'avoue que certains passages m'ont prodigieusement gonflé (des voyages interminables, tout ça pour finir immanquablement par revenir à Lankhmar), que je trouve certains artifices de narration aussi horripilants que chez Conan (comme le niveau de language qui est constant chez tous les personnages), que certaines idées ont l'air d'avoir été accouchées sous LSD, mais punaise, c'est fort. On retrouve une certaine malice chez les héros (le Souricier gris me fait penser à Cugel), Lankhmar est comme une sorte de trou noir qui attire à elle tout ce qui gravite autour de ses murs, les sorciers sont plus vicelards que Donald Rumsfled... Y'a bon.



Une question pour les connaisseurs : Bragelonne a publié 5 volumes alors que la saga semble en contenir 7. Sont-ce les ventes insuffisantes qui ont poussé à ne pas publier les deux derniers ?