26/12/11

La Voie du cygne



*** Attention : j'ai lu La Voie du cygne en tutoyant les 40 de fièvre, alternant frissons et surchauffe du bocal. Il se pourrait que j'ai déliré durant ma lecture et vu des choses qui n'étaient pas écrites ***

Jeophras est un inventeur qui bidouille des ailes volantes dans la Renaissance d'à-côté, celle qui aurait pu être italienne mais qui est dvernienne par la force des choses. Hélas, sa fille adoptive, Carline, se fait très rapidement accusée du meurtre d'un prince de Dvern. Notre Jeo Trouvetout s'improvise donc détective pour sauver les miches de sa fille adorée. Il met donc le groin dans les histoires sordides de la famille régnante tout en essayant de reconstituer la soirée fatale pour déterminer qui a pu faire le coup. Et comme plusieurs personnes ont intérêt à le voir échouer, son enquête se fait sur le mode d'une course-poursuite haletante et dangereuse. C'est l'occasion pour l'auteur d'alterner entre cette fuite en avant éperdue, les souvenir de l'enfance des princes de sang et le récit de la nuit fatale. Jeo est secondé par Alexis, un gamin des rues très dégourdi qui ne rêve que d'une chose : sauter Carline.

Et tout ça est fait avec une élégance… On glisse d'une ambiance "Club des 5" avec des princes élevés à la dure au récit d'une nuit dépravée à la Médicis qui a mené à la mort d'un prince tout en suivant Jeo et Alexis qui caracolent dans les rues de Dvern pour innocenter Carline. Le tout tournant autour du jeu de l'oie, sans doute la version la plus primitive du jeu de rôles qui soit puisque les joueurs jettent les dés et parcourent un labyrinthe en essayant d'éviter des pièges pour atteindre un trésor. Et l'allégorie du jeu de l'oie est superbement ciselée car elle n'est pas juste un prétexte ludique : elle vient soutenir toute la narration.

Alors qu'est-ce ? De la fantasy ? Du polar transhistorique ? C'est de l'Histoire refaçonnée. Le lecteur est partagé entre certains aspects qu'il reconnaît et qui le rassurent et cette possibilité constante que le récit parte totalement ailleurs du fait de sa composante fantasy. Que Laurent Kloetzer évoque un monstre au détour d'un paragraphe, et l'on est tiraillé entre l'idée d'une Renaissance vaguement rationnelle et le constat que l'on ne connait finalement rien ou si peu du monde de Dvern où l'impensable est peut-être envisageable. Si bien que l'on marche sur des œufs car on est chez soi sans y être invité. On navigue entre le connu et l'inconnu, l'explicite rassurant et l'implicite qui nous berne si facilement. Laurent Kloetzer est là, dans l'ombre de Dvern : sitôt que vous pensez reconnaitre les lieux et les personnages de son microcosme, il fait faire un petit pas de côté à son univers pour brouiller vos repères. Comme si, d'une nuit à l'autre, quelqu'un déplaçait légèrement les étoiles pour empêcher les marins de s'y retrouver.

21/12/11

Le Livre des morts



C'est vendu comme une enquête policière. Des victimes de meurtre ou d'accident fatal qui n'ont rien en commun si ce n'est qu'elles ont toutes reçu une carte postale de Las Vegas qui prédisait la date de leur mort. Le FBI prend donc l'enquête en charge. Bon, le profiler borderline sur la piste d'un tueur en série mystérieux est à l'instar du barbare en slip en fourrure un cliché particulièrement pénible, mais je me sentais d'humeur à me coltiner une enquête procédurale bien gaulée. Parce que quand c'est bien fait, c'est terriblement efficace comme intrigue. Et, comment dire… j'ai eu droit à un cocktail mélangeant la zone 51, Churchill, une prophétie, un monastère secret et le 7ème fils d'un 7ème fils. Vous ne voyez pas de lien entre ces cinq éléments ? C'est que vous n'êtes pas aussi imaginatif que Glenn Cooper, l'auteur de ce Livre des morts.

Inutile de hurler au spoiler : oui, je vais vous dévoiler toute l'intrigue, y compris le punch final. Sauf que contrairement à l'auteur, je vais y aller dans l'ordre chronologique sans mélanger les chapitres pour entretenir le mystère. Accrochez-vous, c'est du lourd. Or donc, au VIIIe siècle, sur l'île de Wight (que les fans de Michel Delpech connaissent bien), nait un garçon étrange qui est confié au monastère local car il est bien connu que le 7ème fils d'un 7ème fils est immanquablement un sorcier. L'enfant est bizarre (donc roux) et a un don : bien qu'il n'ait jamais appris à écrire, il note sur des parchemins les dates futures de naissance et de mort de gens qu'il ne connait pas. Il est même capable d'écrire dans des alphabets exotiques, c'est dire. Et bon, il remplit des pages et des pages avec ses prédictions qui se révèlent à chaque fois véridiques au quart de poil de cul près. Il compile ces renseignements étranges dans des tomes entiers qui sont tenus au secret dans le monastère de l'île. Lui et ses descendants (qui naissent de l'union forcée entre d'innocentes vierges et l'inquiétant roux) bossent comme des damnés pendant plusieurs siècles et écrivent 200 milliards de noms. Quelqu'un finit par tuer tous les scribes prophètes au XIIIe siècle. Et la fin du monde est pour 2027.

Du temps passe, tout le monde oublie ça, mais après la guerre, les Anglais redécouvrent par hasard cette incroyable liste qui prédit la naissance et la mort de tout le monde. Churchill se débarrasse de ce fardeau en le confiant aux Américains qui décident de construire un complexe ultrasecret dans la zone 51 afin de protéger cet héritage. Des analystes très intelligents sont engagés par l'administration américaine afin de gérer ces données. Et l'un d'eux, qui s'ennuie et qui n'est pas bien dans sa tête de génie (il a exactement 200 de QI), décide de s'amuser en utilisant la base de données pour annoncer leur mort prochaine à des gens qu'il a croisés en leur envoyant une carte postale depuis Las Vegas. Les gens reçoivent la carte et meurent, le plus souvent assez violemment. Mais comme la police et les médias ne savent rien de cette histoire de dates prophétiques, ils pensent avoir affaire à un tueur en série prétentieux. Ils l'appellent le tueur de l'Apocalypse, et c'est ainsi que le héros, un agent du FBI, prend l'affaire en main. Il va patauger un moment pour finir par se rendre compte que le type qui envoie les cartes postales n'est autre que son ancien colocataire de l'université.

Pas mal, hein ? Et encore là, je n'ai fait que vous raconter grossièrement l'intrigue. Ce que je ne vous ai pas dit, c'est que le héros est un agent spécial du FBI qui a l'incroyable originalité d'être alcoolique. On dirait Belmondo dans ses films bourrins des années 80. Au début de l'enquête, on lui attribue une nouvelle partenaire un peu boulotte et revêche qui va finir par faire du jogging pour maigrir et qui tombera bien évidemment dans les bras du héros qui emballe tout ce qui bouge (dont une hôtesse de l'air lors d'une scène digne d'un film porno). Car rien n'est épargné au lecteur, dont une scène de viol d'une nonne par le gamin prophète. Le type qui envoie les cartes postales est intelligent, il est donc forcément passé par le MIT, code des programmes d'intrusion aussi vite qu'un hacker vu par Hollywood et ne sait pas parler aux femmes (il devra se contenter d'une histoire d'amour avec une prostituée de Las Vegas). Il y a aussi toute une histoire avec un scandale financier au sein d'une compagnie d'assurance (vous imaginez comme c'est pratique de connaître la date de décès d'un client qui souhaite souscrire une assurance-vie) ainsi que des intrigues secondaires à base de scénarios de film (le type aux cartes postales et la fille de l'agent du FBI, qui ne se connaissent pas, sont deux auteurs qui essayent de placer un premier script/roman). Sans doute une manière pour Glenn Cooper de parler de son expérience d'auteur puisque ce livre est son premier et qu'il doit rêver d'une adaptation ciné (qui se fera puisque le monsieur a vendu 2 millions de copies dans 29 langues).

Et je l'avoue, j'ai été happé par cette bouse que j'ai dévorée en trois jours avec une curiosité malsaine. C'était tellement débile que j'y revenais à chaque fois pour voir jusqu'où l'auteur allait pousser le bouchon dans l'imbécilité. Et je n'ai pas été déçu : Glenn Cooper a des ressources insoupçonnées quand il s'agit d'aligner les clichés sur le FBI ou de bricoler une intrigue mystico-religieuse bancale en copiant Dan Brown. Il est tellement fort à ce petit jeu qu'il a d'ailleurs écrit une suite : le Livre des âmes (puis une suite à la suite : la Dixième chambre). Quelle bonne idée.

Avec un sujet pareil, on s'attend à ce qu'il parle de libre-arbitre, mais surtout pas. Par exemple : que font les USA avec cette base de données ? Nada. Ils subissent les évènements sans exploiter les noms. Désolé, mais si tu sais quand dois crever Staline ou JFK, l'Histoire n'est pas la même. Là, ils se doutaient qu'il allait se passer quelque chose le 11 septembre, ils connaissaient le nom des victimes, leur adresse et tout, mais non, ils ne pouvaient pas anticiper le truc. C'est comme ça, c'est Dieu qui décide.

Ça m'apprendra à faire confiance à une tête de gondole.

Laurine en a déjà parlé et je la soupçonne d'avoir aimé la suite.

19/12/11

L'Homme des jeux



Les personnes avec qui je partage un certain goût pour l'imaginaire sont unanimes : ne pas apprécier la Culture d'Iain M. Banks est une preuve de mauvais goût, ou pire, le symptôme d'une longue privation du cerveau en oxygène. J'ai pourtant essayé de conquérir la Culture par la face nord en m'attaquant par deux fois à Consider Phlebas sans arriver à terminer le roman, l'ennui m'ayant terrassé à chaque fois. Comme je sais être têtu, j'ai donc demandé aux aficionados du cycle quel était le volume de la série qui pourrait, à coup sûr, faire vibrer en moi la corde sensible d'un amoureux de la Culture qui s'ignore encore. Et les réponses ont fusé : L'Homme des jeux est un le chemin royal pour entrer dans cette saga. Toc-toc--badaboum : me voilà.

Jernau Morat Gurgeh est un joueur, un vrai. Il connaît pratiquement tous les jeux de l'univers et de sa proche banlieue. Et il s'ennuie. Il est expert dans toutes les variantes de tous les jeux de stratégie, mais son cœur n'y est plus. Imaginez donc une vie passée entièrement à jouer à un World in flames galactique et à la coinche bételgeusienne. L'horreur. Et ne voilà-t-il pas que le département Contact de la Culture, celui qui s'occupe des interactions avec les civilisations externes à ce vaste truc anarcho-avancé qu'est la Culture, propose à notre héros d'aller se balader dans un autre système pour aller jouer à un nouveau jeu qui est la raison d'être d'un empire galactique qui n'a pas encore été phagocyté par la Culture. Et vlan, Jernau Morat Gurgeh débarque dans un monde rétrograde où il prend part à un tournoi qui va se révéler plus dangereux que prévu.

Et je n'ai pas aimé ce livre. On suit laborieusement un type dans un tournoi de wargame galactique qui se veut une allégorie sur la vie, la société et la civilisation mais qui est peu intéressant en tant que moteur scénaristique. Évidemment, ce n'est pas qu'un jeu de plateau, mais le héros met des plombes à s'en rendre compte, contrairement au lecteur. Pour un stratège hors pair, c'est dingue comme Jernau Morat Gurgeh est naïf et aveugle. Et puis il y a ces drones au nom à rallonge (Flère-Imsaho ou Chamlis Amalk-ney) qui sont ridicules. Les amis du héros sont insipides, interchangeables mais ont droit à une longue exposition alors qu'ils disparaissent très rapidement du récit. Et puis il y a cet empire galactique, que l'on ne décrit pas vraiment et dont on se contrefout totalement. Bref, un héros sans relief, des rebondissements poussifs, un interminable tournoi d'un jeu dont on ne peut pas comprendre les règles, le tout dans un décor qui ne prend jamais vie. Un long pensum SF.

Le pire, c'est que j'ai aimé la Culture (enfin, le peu qui en est dévoilé). Ce machin sans loi qui semble toutefois tenir debout à l'air intéressant, mais ce roman se déroule justement ailleurs, ce qui fait que la Culture est présente par ricochet. Mais si les habitants de la Culture sont à l'image des personnages de L'Homme des jeux, je crains devoir abandonner ici ma découverte de ce cycle car les drones acerbes, les gens qui changent de sexe pour passer le temps me donnent des boutons. Et pour enfoncer le clou, l'écriture d'Iain M. Banks est vraiment plate. Je ne sais pas si c'est dû à la traduction, mais le style est… absent.

N'ayant, à ma connaissance, pas été privé d'oxygène, je vais plaider l'inculture pour expliquer ma totale incompréhension du succès de cette construction SF. Je le range avec le Docteur Who dans la catégorie des œuvres qui me resteront étrangères malgré l'enthousiasme de mes semblables.

12/12/11

Axiomatique



J'ai une relation ambivalente avec les nouvelles. Les bonnes me semblent frustrantes car elles ne font que me titiller le neurone à imaginaire sans aller jusqu'au bout, comme une fille qui n'assume pas son flirt éhonté. Les mauvaises sont moins agaçantes : elles ont l'énorme avantage de vite céder la place à la suivante. En fait, les recueils de nouvelles sont un peu comme ces blocs de bandes-annonces avant le film : les plus ratées vous donnent le sentiment de pouvoir économiser 2h de votre vie et le prix d'une place. Les plus réussies posent une question muette : à montrer que les meilleurs moments du film, la bande-annonce n'est-elle finalement pas plus intéressante que le long métrage délayé de 2h ?

Axiomatique est donc un recueil hard science. Les excellentes nouvelles qu'il contient m'ont souvent fait dire "Oh, c'est trop court, j'aurais voulu en savoir plus sur ce personnage" tout en pensant "Ouais, mais étirée sur 300 pages, l'auteur n'aurait sans doute pas tenu la distance avec cette histoire". Greg Egan étant australien et mathématicien, on y retrouve les obsessions très personnelles de l'auteur sur  les implants neuraux, les réfugiés climatiques, l'identité, la grossesse, les univers parallèles… Chaque nouvelle est au "je", attrapant le lecteur par la main pour l'entraîner dans le futur nanotechnologique. Un tueur qui propose un étrange marché moral à sa prochaine victime. Une femme qui va devoir donner de sa personne le temps que le corps d'accueil de son mari arrive à maturation clonique. Un type qui change aléatoirement de corps chaque jour. Un père qui veut vivre la maternité coûte que coûte… Les idées sont excellentes, le taux de science est pilepoil au niveau qu'il faut pour étayer l'univers créé sans verser dans la démonstration pédante. C'est intelligent, bien écrit, ça fait cogiter. Un vrai bon recueil.

C'est Philippe Fragione qui disait "Je ne pense pas à demain, parce que demain c'est loin." Greg Egan et lui ne sont pas nés sous la même étoile, ce qui permet à l'Australien d'avoir le luxe de se poser des questions  hypothétiques. Quelle place pour le libre arbitre quand une puce peut modifier durablement le câblage neuronal de l'homme ? Qu'est-ce que l'identité : un construct de souvenirs ou bien des atavismes prévisibles ? Et si vous décidiez à quel ministère vont vos impôts, lequel choisiriez-vous ?

Je mesure souvent mon enthousiasme envers un livre à ma fréquence de lecture. On s'entend que si une partie de PS3 ou un épisode de série télévisée est plus tentant qu'un chapitre, c'est mal barré. Axiomatique m'a collé aux yeux, je n'ai pas pu lâcher mon iPad de la fin de semaine. Chaque nouvelle était un pas en avant vers ce futur technologique où l'humain reste malgré tout au centre de chaque histoire. Bref, de l'excellente SF.

Gromovar, Guillaume44 et Anudar l'ont dit bien avant moi.

07/12/11

Palimpseste



Un palimpseste est habituellement un parchemin que l'on a gratté pour pouvoir le réutiliser, ce que savent déjà les lecteurs de Baudolino d'Umberto Eco. Or dans cette grosse nouvelle de 150 pages, le palimpseste est plutôt une période temporelle qui a été plusieurs fois réécrite. Car oui, Palimpseste de Charles Stross parle de voyage dans le temps. La fin du monde est arrivée. Plusieurs fois, même. Mais la Stase, organisme qui renvoit les différentes Fondations d'Asimov au rang d'amicales pour philathélistes, a pris les devants en bidouillant le temps et l'espace pour faire des boutures civilisationnelles. Et Pierce, jeune aspirant de la Stase, est confronté lors de ses premières missions à la logique spécieuse des faux paradoxes temporels.

Il y a dans ce Hugo tout ce que je déteste dans la SF : de longs passages où l'auteur fait péter sa hard science à grands renforts de théories et de principes qui en foutent plein la vue mais qui ne servent pas directement la narration. La Stase fait redémarrer des soleils morts, dévie la course des galaxies, catalogue l'univers dans des diamants… le tout avec une technologie à base de nano-turbo-pompons à induction inversée avec effet rétroactif sur la moyenne pondérée des n premiers trous noirs d'Andromède. C'est sans doute passionnant si on est un élève d'Hubert Reeves, ça l'est nettement moins quand on est un employé de bureau qui ne maîtrise pas les subtilités du rendement énergétique des naines rouges. Ce n'est pas didactique pour deux sous : le lecteur se cogne ce genre de résumé pompeux de la génèse du monde de la Stase entre deux chapitres focalisés sur le héros. C'est imbuvable et surtout, ça casse le peu de rythme que l'intrigue possède. Car l'histoire n'est pas non plus très folichone. Pierce est un personnage sans aucun relief et ses tribulations spacio-temporelles sont soporifiques. Il subit tout, ne comprend pas grand-chose et est au final totalement occulté par un personnage secondaire (Kafka) qui se relève bien plus intéressant que le protagoniste central.

Reste quelques idées sur le voyage temporel, avec une ou deux scènes marquantes (le rite d'acceptation au sein de la Stase et l'épreuve ultime pour obtenir son diplôme), mais au final Palimpseste est une longue et mauvaise nouvelle qui ne raconte rien en faisant de l'esbroufe scientifique.

05/12/11

Mafia Inc.


Le 23 mai 1992, l'institut italien de sismographie enregistra une onde de choc anormale dans la petite ville de Capaci, en Sicile. C'était les 557 kilogrammes d'explosif qui venaient de pulvériser le convoi blindé du juge Giovanni Falcone, tuant également sa femme (elle aussi juge) et trois gardes du corps. Falcone voulait monter une unité antimafieuse de grosse envergure pour frapper la Cosa Nostra là où ça fait mal. Je me souviens encore des images télévisées du cratère. C'était une mise à mort annoncée, mais il n'a pas renoncé. Avant d'être assassiné, le juge Falcone était venu à Montréal pour explorer l'activité des clans calabrais et siciliens au Canada. Car le crime organisé est global, tout est dans tout.


Mafia Inc. passe en revue toute l'histoire de la mafia canadienne. Elle a quitté les petits villages siciliens quand Mussolini lui a déclaré la guerre pour remplacer un système pourri par un autre. L'Amérique a été alors le refuge des mafiosi. La Prohibition a catalysé l’expansion mafieuse canadienne en transformant le pays en distillerie géante. L'argent de l'alcool leur a donné les moyens de s'infiltrer partout : religion, politique et affaires. Et depuis des décennies, la mafia au Canada a un nom : Rizzuto. Prostitution, jeu, usure, drogue... : ce clan pose ses doigts collants sur tout. Quand le stade olympique a été construit, un camion-bétonneuse sur deux était dérouté pour construire les maisons de ces gens. Dans les années 70, ils vendaient de la viande avariée pour faire des hamburgers. Dans les années 80, ils importaient de la drogue depuis le Venezuela par containers entiers. Dans les années 90, ils s'allièrent avec les Hell's Angels pour contrôler la rue. En 2000, ils faisaient dans la criminalité boursière. Aujourd'hui, ils sont encore et toujours dans tous ces domaines. Ils contrôlent ouvertement les travaux publics. Ils financent les partis politiques et obtiennent des modifications législatives qui les arrangent. La mafia est un impôt permanent qui mine le bien commun pour enrichir une bande de gangsters qui se gargarisent de grands mots comme honneur et respect.

Ce livre n'est pas bien foutu. Il est étouffant, mal articulé et assez peu sexy. Les deux auteurs, journalistes, y égrènent les petites vies minables de ces mafiosi qui finissent invariablement par se faire descendre par un ami de 30 ans. Ils ne payent pas d'impôts, se bouffent le nez pour des broutilles, se marient entre eux en diffusant la musique du Parrain lorsque le père de famille remonte l'allée centrale avec sa fille au coude puis pleurent des larmes de crocodiles lors des obsèques d'un capo dont ils ont ordonné l'assassinat. On y voit des flics canadiens retourner des indicateurs ou se laisser corrompre. On apprend que le film Donnie Brasco avec Al Pacino et Johnny Depp est lié à Montréal puisque c'est un Rizzuto qui est allé à New York pour descendre des affranchis qui n'étaient plus en odeur de sainteté auprès des 5 familles. Le livre détaille tout, offrant un portrait complet mais bourratif où mises bout-à-bout, toutes ces petitesses mafieuses donnent la nausée.

Le juge Falcone disait "La mafia est un phénomène humain et donc, comme tout phénomène humain, il a eu un début et une évolution, et il aura aussi une fin". Mafia Inc. prouve tout le contraire. Les journaux nous démontrent jour après jour que la mafia contrôle le Québec, ses partis politiques, ses municipalités... Les ministres sont vus sur les yachts des argentiers de la mafia, dans l'indifférence générale. Des cadres de syndicats de travailleurs investissent dans des immeubles et deviennent les voisins de mafiosi. Des entreprises de travaux publics garantissent des élections clef en main à des maires s'ils acceptent de leur confier la réfection de telle autoroute ou de tel pont. C'est tellement institutionnalisé qu'on ne semble même plus faire attention. C'est normal qu'un clan mafieux aille jouer au golf sur le terrain que possède Céline Dion, tout argent est bon à prendre. Le stade de l'équipe de football de Montréal arbore le nom d'une famille qui a les mains salies par ses liens avec la mafia. C'est endémique. Dans les années 90, le Québec a produit une série télévisée sur la mafia intitulée Omerta. Un des acteurs qui jouait un mafieux est aujourd'hui accusé de trafic de drogue. Logique.

On dit souvent que la plus grande ruse du diable est de nous faire croire qu'il n'existe pas. La mafia est arrivée à un tour de passe-passe encore plus subtile : elle est devenue tellement imbriquée dans nos vies qu'elle ne nous choque plus. À force d'apparaître dans les films, dans les séries télévisées, dans les polars, dans les jeux vidéos, elle est devenue tolérable. Légitime. Elle va de soi. Au pire, on la considère avec la même inéluctabilité que les impôts ou le cancer.

Gomorra offrait en peinture une Italie tiers-mondiste, Mafia Inc. dézingue un Canada affairiste. Mais que sont les faucons devenus ?