09/07/2014

Ce que j’ai vu de la Grande Guerre, de Frantz Adams




Parfois, les commémorations rejoignent mes obsessions. Tout le monde va bouffer du 14-18 dans les quatre ans qui viennent, mais en ce qui me concerne, ce sera avec plaisir.
Cette guerre ne ressemble à aucune autre et, dans certains coins du monde, notamment au Proche-Orient, ses séquelles ne sont pas encore complètement liquidées. De l’Afrique aux Dardanelles, de la Roumanie à l’Irak, elle a porté une multitude de visages, de la guérilla arabe à la guerre de montagne italienne, en passant par une première occupation en Belgique ou par le chaos russe.
Mais l’épicentre du cataclysme était en France, dans les tranchées. Sur ses quarante millions d’habitants, femmes, enfants et vieillards compris, la République a en mobilisé huit millions. Sans entrer dans le décompte des morts et des blessés, ces huit millions font déjà froid dans le dos. Imaginez 20 % de la population sous les armes…
Malgré tous les efforts des uns et des autres, entrepris dès le début des années 20, nous ne connaissons qu’une infime partie de ces huit millions d’histoires. Ce qui a été publié, en général, ce sont des mots, des récits plus ou moins à chaud et plus ou moins articulés à l’un des discours de « l’après », pacifiste, nationaliste, ou autre. Les images sont plus rares, et les images non filtrées par la censure militaire plus encore.
C’est ici que Frantz Adams entre en scène. Médecin, psychiatre et officier, il était aussi photographe et propriétaire d’un Kodak compact. Ignorant l’interdiction de photographier édictée par l’armée, il prend des clichés de son arrivée sur le front début 1915 à sa démobilisation à l’extrême fin de 1918. Ce que j’ai vu de la Grande Guerre présente environ 150 de ses photos, soit la moitié du fonds qu’il a laissé à ses descendants, et qui a fini par être remis à l’AFP.
Beaucoup sont conformes à nos attentes : des gueules barbues, hâves, émergeant d’abris approximatifs, des ruines, des prisonniers, des blessés, des chars et des canons…
D’autres sont plus surprenantes, et rappellent que la vie continue même pendant la guerre : des poilus complètement bourrés en train de faire la fête avec des demoiselles dont on ne sait pas trop ce qu’elles font là, une collection de rats, une caisse d’objets pillés par les Allemands, un Guillaume II pendu en effigie…
Certaines rappellent que même sur ce front, la guerre a été mondiale : un pot entre officiers français et serbes, des Russes discutant avec des civiles, des soldats enturbannés venus des Indes défendre l’Empire britannique, sans oublier l’inévitable Écossais en kilt…
Certaines sont un peu plus étranges, comme ces essais de camouflage de routes entières ou ces mutilés allongés sur des brancards à qui un officier supérieur remet des médailles, qui, c’est le cas de le dire, leur font une belle jambe…
Et puis, il y a aussi du dérangeant, comme ces prisonniers allemands occupés à creuser des tombes pour les soldats français qui vont bientôt partir à l’offensive, ou cette tête momifiée qui sort du sol…
Présenté dans l’ordre chronologique, l’ensemble compose une histoire qui en vaut bien d’autres, et donne l’occasion de faire connaissance avec le Dr Adams. Même dissimulé derrière son appareil photo ne communiquant avec nous qu’à travers de courtes légendes, il donne l’impression d’un personnage intéressant, avec qui on aurait plaisir à discuter.
Bien sûr, préface et postface s’empressent de le « situer » dans son temps, sa famille, parmi les autres photographes de guerre amateurs et professionnels, de nous raconter sa carrière ultérieure de directeur d’asile dans les années 20 et 30, de nous dresser la liste de ses publications liées à la guerre ou à la psychiatrie, mais rien de tout ça n’est très important. Au bout du compte, seul compte son témoignage, à hauteur d’homme.

(Éditions La Découverte, 29,90 €)

3 commentaires:

  1. Voila qui m'intéresse.

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  2. Merde, pourquoi fait que je découvre ça au moment où je suis interdit d'achats livresques pour cause de déménagement à l'autre bout du monde ?

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  3. je conseille aussi la lecture de Léon Vivien

    http://www.e-marketing.fr/Thematique/Communication-1005/Brand-Content-10025/Breves/Leon-Vivien-de-Facebook-au-papier-231545.htm

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