26/06/2015

The Nyarlathotep Cycle




Au début des années 1990, après plus de vingt ans à produire des jeux, Chaosium s’est mué en éditeur littéraire. Après des tentatives pas très convaincantes dans Glorantha et ailleurs, ils ont opté pour le fantastique, tendance Cthulhu.

La majorité de leurs cinquante et quelques titres sont des anthologies, et la plupart ont été compilées par Robert M. Price, l’un des meilleurs spécialistes américains en cthulheries.

Ici, une nuance importante : son collègue et ami S.T. Joshi, compilateurs d’anthologies dont je vous parlais ici, est spécialiste en lovecrafteries. En gros, Price exhume d’antiques nouvelles rédigées par des disciples, où figurent livres préhumains et dieux dont les noms ont beaucoup trop de consonnes. Joshi analyse la fiction de Lovecraft, tente d’en dégager les principes et de trouver des textes qui rentrent dans ses cadres.

Les deux démarches sont cohérentes et légitimes, mais elles donnent des résultats bien différents. Price fait un boulot remarquable pour remettre à disposition des classiques ou des textes oubliés[1], Joshi pour amener de nouveaux auteurs à exploiter la veine du « matérialisme cosmique ». Price réédite d’infâmes nouvelles d’August Derleth et s’efforce de les inscrire dans une perspective historique ; Joshi polémique violemment avec le dernier carré des disciples de Derleth et on sent bien que s’il en avait le pouvoir, il les excommunierait.

Il faut aborder les anthologies que Price a réalisées pour Chaosium comme des carottes, au sens géologique du terme : notre homme fore un trou dans les steppes glacées du plateau de Leng, il remonte des textes appartenant à diverses strates, et il nous en parle. En général, il commence avant Lovecraft, par des histoires qui ont influencé l’homme de Providence, s’attarde sur HPL, ses amis et continuateurs immédiats, puis baguenaude dans les décennies suivantes jusqu’à nos jours.

Pour être complètement honnête, les nouvelles elles-mêmes sont souvent moins intéressantes que ses préfaces et introductions, qui dessinent le portrait d’un érudit plein d’humour, avec juste un petit grain de folie.

Ceci posé, jetons un coup d’œil à ce Nyarlathotep Cycle, qui est très représentatif de la série[2]. J’aurais pu en prendre un autre, mais je parie que ce billet aura plus de visiteurs avec Nyarlathotep qu’avec, disons, The Xothic Legend Cycle.

Dans son Introduction, Price disserte sur les mythes hindous, les avatars et le principe cosmique de la destruction, tout cela en relation avec notre dieu aux mille visages préférés. Lovecraft n’ayant jamais montré d’intérêt particulier pour l’hindouisme, il multiplie les conditionnels et on sort de là à peine plus savant qu’à l’entrée.

Viennent ensuite une paire de courts récits de Lord Dunsany, Alihireth-Hotep the Prophet et The Sorrow of Search. Price envisage que le nom de Nyarlathotep puisse dériver de deux de leurs protagonistes, « Alihireth-Hotep » et « Mynarthitep ». C’est possible, pas étayé du tout et on s’en fiche un peu : ce sont de petits contes charmants comme Dunsany savait en écrire.

On quitte le fantastique léger pour entrer dans l’horreur cosmique avec Nyarlathotep, d’H. P. Lovecraft. Quand on se rappelle que c’est juste le compte rendu d’un rêve, on s’incline devant la puissance d’imagination du bonhomme. En trois pages, il établit un ensemble de données sur lesquelles d’innombrables épigones s’activent encore, en littérature et en jeu de rôle – le lien avec l’Égypte, la science au service des ténèbres, la fin de la civilisation…

Justement, parlons de fin des temps. Price enchaîne avec trois poèmes : The Second Coming, de W.B. Yeats ; Silence Falls on the Ruins of Mecca, de Robert E. Howard ; et Nyarlathotep, d’H.P. Lovecraft. Le premier est impressionnant, le second moins ; quand au troisième, c’est une réécriture poétique de l’autre Nyarlathotep.

Après ces hors d’œuvres un peu légers, on enchaîne sur The Dreams of the Witch House et sur The Haunter of the Dark, deux nouvelles de Lovecraft où apparaît un Nyarlathotep échappé des sabbats de sorcières ou des sables de l’Égypte. Rien à dire, c’est du grand Lovecraft et on a beau les avoir déjà lues cent fois, les tragiques mésaventures de MM. Gilman et Blake fonctionnent toujours très bien.

Price nous fait enchaîner par The Dweller in Darkness, d’August Derleth, et la descente est brutale. Price a beau affirmer dans sa présentation qu’il s’agit d’une des « meilleures histoires de Derleth », à la lecture, on ne peut que constater que c’est l’une des moins pires. La comparaison avec Lovecraft est cruelle – un peu comme d’écouter un orchestre symphonique interpréter la Neuvième de Beethoven, puis le réentendre joué sur un piano Bontempi par votre petit neveu.

La dégringolade continue avec The Titan in the Crypt, de J.G. Warner. Price se félicite d’avoir exhumé une rareté : une histoire lovecraftienne écrite dans les années 60. Franchement, c’est sans doute le seul mérite de ce récit très inspiré du Festival, où Nyarlathotep n’apparaît que de très loin.

On remonte légèrement avec Robert Bloch, qu’on déjà croisé dans The Haunter of the Dark sous les traits de « Robert Blake ». Dans sa jeunesse, Bloch a produit une série de nouvelles égyptologiques (plus âgé, il dira « égypto-illogiques »). S’y croisent le dieu Sobek, des momies récalcitrantes, des sphinx… et, bien sûr, Nyarlathotep et son prophète, le pharaon Nephren-Ka. Retenez bien ce nom, parce que vous allez bouffer du Nephren-Ka pendant les cent cinquante prochaines pages. Fane of the Black Pharaoh est l’une des meilleures de la série – mais je ne suis pas objectif, j’aime bien Bloch en général et ses nouvelles fantastiques en particulier.

Vient ensuite le tour de Curse of the Black Pharaoh, de Lin Carter, un court roman rédigé au début des années 50, qui fleure bon les années 30 et les pulps. Et donc, une expédition ramène la momie d’un pharaon maudit en Angleterre, elle s’anime et entreprend de récupérer l’amulette de Set qui lui donnera assez de pouvoir pour « menacer la civilisation occidentale ». Face à elle, le malencontreusement nommé docteur Zarnak et le vaillant inspecteur Brand de Scotland Yard, plus un égyptologue un peu terne flanqué d’une nièce ravissante et pas manchote avec un fusil à éléphant. C’est complètement premier degré, avec des titres de chapitres comme « Le secret de l’amulette » ou « Assiégés par la momie ! » Et Nyarlathotep dans tout ça ? Bof, la méchante momie adore des « dieux ténébreux » et voilà, c’est emballé. En réalité, Price se fait plaisir.

Vient ensuite une paire d’histoires plus « dans la ligne », mais sensiblement moins bonnes. The Curse of Nephren-Ka, de John Cockroft, nous renvoie en Égypte, où une expédition explore une pyramide mal fréquentée. Elle est aussi courte que prévisible… et elle ne fait que trois pages. Elle est suivie de The Temple of Nephren-Ka, de Philip J. Rahman et Glenn A. Rahman, qui rejoue à peu près la même histoire, avec des soldats français de l’expédition d’Égypte à la place des explorateurs britanniques. Dédiée à Robert Bloch, elle est éminemment oubliable.

The Papyrus of Nephren-Ka, de Robert C. Culp, nous ramène à un ingrédient important du mythe de Cthulhu : l’érudition ou plutôt la pseudo-érudition, façon Le Pendule de Foucault. Ce n’est pas une nouvelle, c’est le texte d’une conférence présentant une importante trouvaille égyptologique destinée à lever le mystère sur l’identité du dernier pharaon de la VIe dynastie. L’auteur nous fournit un fac-similé du papyrus, et a la gentillesse de ne pas faire durer le canular trop longtemps.

Vous savez quoi ? On en a fini avec Nephren-Ka. Disons-le honnêtement, ça fait du bien quand ça s’arrête.

The Snout in the Alcove, de Gary Myers, est une excursion dans les Contrées du rêve. Elle est bien écrite, prenante… mais ressemble désagréablement au premier chapitre d’un roman qui n‘existera jamais. Pour vous donner un point de comparaison, pensez au Seigneur des anneaux s’il se limitait à la discussion entre Gandalf et Frodon, et que sa dernière phrase était « Et alors, Frodon prit l’anneau »… Il y a peut-être là-dedans une ironie ou une démarche volontaire, mais je n’y suis pas sensible.

Le livre se conclut par quelques poèmes. The Contemplative Sphinx, de Richard R. Tierney, puis Ech-Pi-El’s Egypt : Lovecraftian Poems, d’Ann K. Schwader. Je ne me prononcerais pas dessus, parce que la poésie anglaise n’est pas forcément ma tasse de thé.

Que retenir de tout ça ? En ce qui me concerne, pas grand-chose, j’avais déjà tous les bons morceaux dans d’autres éditions. En dehors des textes de Lovecraft, vous avez les deux Dunsany, le poème de Yeats qui, tout génial qu’il soit, n’est pas lovecraftien, le Robert Bloch et, si vous aimez les pulps, le Lin Carter. Le reste est au mieux oubliable, au pire illisible.

(Chaosium, environ 15 €, 240 pages)



[1] Et qui auraient parfois dû le rester.
[2] Série qui, soit dit en passant, ne se limite pas à Chaosium. Au moins deux volumes, The Tindalos Cycle et Tales out of Dunwich, sont parus chez Hippocampus Press au début des années 2000, à une époque où Chaosium traversait une passe financière difficile.

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