28/05/10

Little brother


Quand le Club des cinq se met enfin à Linux.

M1ck3y a 17 ans. Avec ses amis Darryl, Jolu et Van, ils forment une équipe dynamique dans une chasse au trésor qui se déroule aussi bien en ligne que dans le monde réel. Et justement, alors qu'ils cherchent un indice dans les rues de San Francisco, ne voilà-t-il pas qu'une bombe explose. Comme une réplique du 11 septembre. La poussière n'a pas le temps de retomber que le Department of Homeland Security (DHS) se déploie et emprisonne tout ce qui bouge. Parmi les suspects, nos 4 amis. Ambiance guantanamesque. Cette injustice flagrante va faire naître chez M1ck3y une haine tenace contre le DHS. Dès lors, il va mettre toute sa science du hacking pour contrer la politique ultra-sécuritaire fédérale.

Little brother est un roman pour jeune adulte. Mais même le trentenaire pourra avoir du plaisir à suivre cette révolte civique des gamins 2.0. Car ce qui arrive aux habitants de Frisco est tout sauf impossible. Le Patriot Act, c'est réel. Alors lire les stratégies de résistance d'une bande d'adolescents (toutes basées sur des astuces techniques existantes) est assez jouissif. Ado, j'aurais ADORÉ lire ce genre d'histoire qui profite du scénario pour expliquer des tonnes de trucs sur la sécurité, la technologie et les droits constitutionnels. C'est de la très bonne vulgarisation éclairée. Au passage, j'ai appris plein de choses sur l'importance de Frisco dans les mouvements progressistes des années 60/70.

Le truc génial chez Cory Doctorow, c'est que ses personnages me parlent. Enfin. Ils jouent au grandeur nature, ils connaissent Dungeons & Dragons, ils s'éclatent à la Camarilla... Ça fait un bien fou de lire un roman qui met en scène une partie de ma pop culture. J'y retrouve la fébrilité de mon adolescence, quand nous commencions à phagocyter l'informatique et à sentir un fossé se creuser entre notre monde de disquettes 5"1/4 et nos parents qui ne comprenaient pas que nous passions des heures à balbutier du Basic entre deux parties de Barbarian. Bon, je suis maintenant passé de l'autre côté du fossé. J'ai beau essayer de me tenir à jour, je suis un dinosaure comparé à la scène l33t du webdeuzéro. Mais je retrouve dans leur monde un écho du mien.

Tiens, parlons en, de Cory Doctorow. En fait, je le lis depuis un moment puisque c'est un des auteurs du blog boingboing, un des hauts lieux de la geekitude. Il est canadien d'origine, et Forbes dit de lui que c'est un des blogueurs les plus influant du monde techno-branchouille. Ce qui est agréable avec ce monsieur, c'est qu'il est cohérent avec son discours. Ainsi, Little brother est disponible en téléchargement gratuit, sous licence Creative Commons. Et c'est agréable de voir que ce qu'il met en scène dans son bouquin est en accord avec les valeurs qu'il prône. Ce n'est pas une collection de bonnes intentions et une glorification du hacking : il y a de bonnes raisons à se défier des dérives orwelliennes de nos gouvernements. Contrairement à ce que tente de nous faire croire les marchands de peur, les caméras (pour ne prendre que cet aspect du problème) ne rendent pas nos vies plus sécuritaires.

J'aurais aimé que l'auteur aborde un peu plus les réseaux sociaux et la disparition de la notion de l'intime. J'ai également été un peu déçu du traitement narratif de l'attentat : jusqu'à la dernière page, j'étais persuadé qu'il n'avait pas vraiment eu lieu tellement le récit occulte cet élément déclencheur. Mais les adolescents ont quand même bien de la chance d'avoir des livres aussi bien foutus.

Du coup, je vais lire les autres livres de Doctorow, c'est certain.

C'est Loris de chez-Smith-en-face qui m'a donné envie de lire ce roman. Mais j'ai vu passer quantité d'articles positifs chez plusieurs membres de notre blogroll (et j'ai la flemme de faire les liens). Je sais que Loris a des préoccupations très proches des enjeux de Little brother. Et c'est très légitime quand je vois ce qui circule sur Wikileaks ou comment des gens pas foutus d'écrire un courriel font de la retape pour Hadopi.

26/05/10

Lev Grossman - Les Magiciens




C'est Laurine de Fractale Framboise qui m'a fait acheter ce bouquin. De la Fantasy pour les déçus de la Fantasy, disait-elle. Le pitch : un ado doué en classe se voit proposer, plutôt que de rejoindre une fac de la Côte Est, de rejoindre une école de magie. Car la magie existe, mais c'est évidemment un secret. Seulement, la maîtriser est sacrément ardu, et cette école ne recrute que des élèves triés sur le volet et dotés d'une appétence pour la magie. Quentin - le héros - va donc se retrouver dans un très british établissement peuplé de "premiers de la classe" pour faire son apprentissage de la magie. Mais toute ressemblance - volontaire - avec Harry Potter s'arrête là : Lev Grossman prend un malin plaisir à imaginer et à dépeindre avec beaucoup de finesse le profil psychologique de ceux qui s'adonnent - ou se réfugient dans - à la magie, et à ce que cela donnerait de les regrouper. Sans aller jusqu'à célébrer des spring breaks, les étudiants magiciens de Grossman sont autrement plus irresponsables que Harry et ses copains. Ils se cherchent, s'investissent à fond dans leurs études, se posent des questions sur ce qu'ils deviendront une fois adultes, et découvrent l'amour, l'amitié, les désillusions et les déconvenues. Ceci dit, même si le livre est bien écrit, même si on ricane devant toutes les références à Potter - au triangle Hermione - Ron - Harry, au Qidditch, etc., la 1e partie du roman, qui raconte en accéléré les études de Quentin, n'est pas la meilleure. Elle ressemble plus à une critique du programme scolaire en école de magie qu'à une parodie ou un pastiche. Certes, Quentin, comme son homologue Harry, est, conséquence d'un programme centré sur la magie, une bille en histoire-géo. Mais à moins que vous ne soyez vous-même proviseur dans une école de magie, ce n'est pas là que vous trouverez le plus d'intérêt au livre. Si vous désirez lire un roman sur les facs de la Cote Est, je vous suggère plutôt de lire le Maître des Illusions, tellement prégnant que j'ai fait des rêves mettant en scène ses personnages pendant tout le temps que je le lisais.

L'intérêt du livre, donc, vient surtout des parties suivantes. La 2e permet de suivreQuentin, fraichement diplômé, lâché dans la nature : quelle est la place d'un magicien dans notre société ? Que fait-on de sa vie, quand on peut plier la réalité en fonction de sa volonté, mais qu'on ni but ni objectif ? On touche ici à la problématique du pouvoir, et le fait qu'il soit concrétisé sous forme de pouvoir magique, ne change rien à la question. Il y a aussi derrière une critique de la Fantasy dans laquelle les personnages obéissent à un code moral imposé, qu'ils ne discutent pas (les gentils sont gentils, les méchants méchants), et qui permet à chacun de connaître sa place dans la société.C'est plus intéressant que la 1e partie, mais c'est véritablement dans la 3e partie que Lev Grossman atteint véritablement l'objectif de sa démonstration.

Dans la 3e partie, Lev Grossman renoue brillamment avec les fils de son intrigue jetés tout au long du livre, en permettant à Quentin et son groupe de pénétrer dans l'univers de son roman de prédilection, dont la lecture et les souvenirs ont guidé toute son initiation à la magie. La référence n'est plus Harry Potter, mais les Chroniques de Narnia, le Magicien d'Oz, Donjons & Dragons, et tous les cycles où un personnage contemporain se retrouve projeté dans un univers médiéval (Thomas l'Incrédule, la Tapisserie de Fionnavar, ...). Et là, l'auteur prend un malin plaisir à confronter les adolescents dont il peint le portrait depuis le début du livre, à l'absolue violence intrinsèque à ces univers fantasmés. Violence physique, mais aussi violence morale - ici, le code de conduite est imposé, on suit une quête ou on ne la suit pas, et tout l'univers réagit à ce choix primordial. Il s'agit évidemment de l'inverse de notre société contemporaine. Tout cela va évidemment faire grandir Quentin, et sans comparer ce livre à l'Attrape-Coeur, le côté roman d'apprentissage est quand même très réussi.

Au final, le livre est intéressant mais il ne plaira ni aux amateurs de Fantasy traditionnelle, ni aux lecteurs de littérature blanche. Ceux qui espèrent un pastiche de Harry Potter, ou un "what if", en seront pour leurs frais. Je m'interroge donc un peu sur son public : il faut être comme moi semi-déçu de Fantasy, un peu masochiste (pour continuer à en lire d'une part, et pour apprécier d'autre part de se faire taxer d'onaniste irrésponsable tout au long du livre). Il aurait peut-être été préférable que Grossman ne traite que d'un aspect, et le fasse plus à fond, plutôt que de tout vouloir dire par Quentin. A moins que la critique de la Fantasy ne puisse venir que d'un livre qui ne soit pas de la Fantasy ?

Bon, je m'arrête là : ça sonne très critique, alors que ce livre a l'immense vertu de faire réfléchir avec de la Fantasy. Si je ne me pose pas toutes ces questions pour chacune de mes autres lectures, c'est surtout parce qu'elles n'en soulèvent aucune. Finalement, ce livre est fait pour les gens qui n'aiment pas débrancher leur cerveau quand ils lisent. J'ose espérer qu'il s'agit de l'immense majorité d'entre nous.

Edit : le livre est traduit en français par l'Atalante, collection Dentelle du Cygne - ISBN : 2841725111 (parution : août 2010).



23/05/10

Le maitre d'escrime


Madrid, 1868. Don Jaime Astarloa est un vieux maître d'escrime, un hidalgo de fin de race. Il survit petitement en donnant des leçons d'escrime à des jeunes gens qui pensent que c'est un sport. Il vit d'intégrité et d'austérité dans un décor madrilène où les intrigues se bousculent dans l'entourage de la reine. C'est le dernier des hommes intègres. Sa dernière quête est simple : donner naissance à une botte secrète parfaite. En attendant cette épiphanie, il glisse entre les plis de l'Histoire, sans faire de vagues. Et un beau jour, la troublante Adela de Otero débarque dans son école poussiéreuse pour lui demander l'impensable : que le vieux maître enseigne son art moribond à une femme. Sacrilège...

Il y a dans Le maître d'escrime tout ce qui fera par la suite le génie d'Alatriste. Arturo Pérez-Reverte fait de ce roman un creuset pour forger le moule de l'hidalgo intraitable. L'intrigue est simple, prévisible, mais elle a le bon goût d'un certain classicisme. La noblesse de coeur croise le fer avec les sentiments. C'est limpide, et pourtant, ça se boit comme petit lait. Don Astarloa est tragiquement beau dans ce Madrid qui se passe totalement de gens comme lui.

C'est court (280 pages), c'est puissant, c'est gonflé d'une poésie démodée. Le KPDP n'est pas mort, il est encore capable d'asséner des attaques imparables...

20/05/10

Pèlerins des ténèbres


Ce qui est bien avec Brussolo, c'est que quand il se met à bidouiller du médiéval, il n'a aucun scrupule. Il ne donne aucune date de référence, reste flou quand il s'agit de situer l'action et minimise les repères pour se garder la plus grande latitude narrative possible. Pèlerins des ténèbres, c'est moyenâgeux, point barre. Les ayatollahs de l'Histoire, les spécialistes des chevaliers-paysans du lac de Paladru en l'an mil, crieront en vain à l'outrage : Brussolo s'amuse.

Marion est ymagière : elle sculpte de grossiers ex-votos tandis que son père massacre de la belle pierre à coup de burin. Elle est promise à l'apprenti de son père, un rustre sans talent. Suite à la disparition d'un groupe de pèlerins se rendant sur le difficile chemin du sépulcre de saint Gaudémon, des moines demandent à Marion de prendre à son tour le chemin du pèlerinage afin de mener une enquête discrète sur les conditions de voyage. Car saint Gaudémon a une étrange réputation : il circule autant d'histoires divines sur lui que de racontars hérétiques. D'où la présence pesante de l'ombre de l'Inquisition, qui surplombe la région.

Bon, que des moines envoient une jeune fille mener l'enquête, c'est aussi crédible que le personnage de Navarro, le commissaire de police de 82 piges qui sévissait sur TF1. Mais si le lecteur n'accepte pas d'avaler cette petite couleuvre, alors la suite du roman lui restera au travers de la gorge, car Brussolo a dans certains chapitres des idées encore plus folles. Son pèlerinage dans les montagnes, c'est par moment un voyage halluciné, avec des monstres, des complots et des révélations de dernière minute. Car Brussolo aime la démesure, l'outré. Il n'est pas là pour mimer une enquête plan-plan de frère Cadfael mais pour hésiter entre fantastique et réel. Il zigzague entre les jalons d'une aventure hérétique. Il ne raconte pas : il exagère.

Le hic, c'est que Brussolo est fort pour faire monter la sauce, mais il ne sait pas toujours où il s'en va. Il entasse les bonnes idées et monte une structure pas toujours très solide. Du coup, le roman ne se termine pas forcément avec le même souffle qu'il débute. Mais bon, les habitués de l'auteur ne seront pas surpris, c'est son style.

17/05/10

Tokyo


Grey a dans la vingtaine. Elle est obsédée par le massacre de Nankin en 1937. Quand je dis obsédée, c'est un euphémisme : son attirance pour cette période noire de l'histoire asiatique est viscéralement gravée dans sa chair. Le jour où elle apprend qu'un survivant du massacre possède un film tourné lors de la prise de la ville, elle prend ses cliques et ses claques, direction Tokyo, où le témoin, bien que Chinois, travaille comme professeur. Sauf qu'avant de lui permettre de voir le film, le survivant confie à Grey une mission pratiquement impossible : infiltrer l'entourage d'un vieux yakuza afin de déterrer un lourd secret du chef mafieux. Grey devient donc hôtesse dans un bar fréquenté par ce yakuza afin de graviter autour de lui.

Grey est en quelque sorte une cousine lointaine de Lisbeth Salander dans la trilogie Millénium (le génie du piratage informatique en moins). Son éducation très encadrée l'a rendue ignorante dans certains domaines. Elle n'est pas animée de mauvaises intentions, elle agit en fonction de son cadre de référence un peu étriqué dans le domaine du sexe. Ce qui la pousse dans une relation très étrange avec une sorte de maquereau à la belle gueule, avec qui elle joue un jeu dangereux. Et plus elle creuse dans les secrets du yakuza, plus l'horreur ambiante dévoile les squelettes que Grey transporte dans sa valise.

Le roman alterne entre l'enquête de Grey à Tokyo et le journal intime daté de 1937 du survivant chinois qui consigne le massacre en temps réel. On glisse de l'horreur du sac de Nankin à l'irréel voyage de Grey dans sa vie d'hôtesse. Cette alternance est très efficace pour faire peser un poids lourd sur la lecture.

Un conseil : ce n'est sans doute pas le meilleur bouquin à lire de retour de la maternité. Sans dévoiler la fin du roman, qui devient assez vite prévisible dans son inéluctabilité, les thèmes de ce thriller sont très malsains et assez dérangeants. Reste que le livre de Mo Hayder m'a incité à en apprendre un peu plus sur le massacre de Nankin. Le bilan officiel est de "quelques morts" selon les Japonais, mais des études parlent plutôt de 200 000 à 300 000 morts. Et 20 000 viols. Les raisons de cette boucherie sont complexes, mais la théorie selon laquelle la bataille de Shanghai avait été difficile pour les Japonais et que Nankin ait servi d'exutoire semble dominer.

Pour ce qui est des raisons qui font que le massacre de Nankin reste peu évoqué quand on aborde la seconde guerre mondiale, il y en a deux :
- le front asiatique, ce n'est pas assez concernant pour les Européens,
- les USA auraient eu des intérêts diplomatiques, après la guerre, à ne pas trop culpabiliser le Japon. D'où un regard discret sur cette action punitive de grande envergure.

15/05/10

La maison du sommeil et Bienvenue au club

Programme double aujourd'hui avec deux bouquins de Jonathan Coe. Comme les deux livres se ressemblent beaucoup, j'en profite pour faire un tir groupé car d'expérience, les billets qui parlent de littérature blanche font un flop retentissant.


La maison du sommeil est un livre qui entremêle deux périodes de narration :
- celle où une bande d'étudiants en colocation se croise dans une grande maison et où les amours se tissent, souvent dans la déception,
- celle de la même maison, devenu quelques années plus tard un lieu de thérapie lié au sommeil et qui, heureux hasard, permet de retrouver certains personnages de la première époque à un autre stade de leur vie.
Ironie du sort, j'ai lu ce livre lors d'une longue insomnie.


Birmingham dans les années 70. Au lycée, les adolescents relisent Le seigneur des anneaux et rêvent de monter un groupe pour singer les guitar heroes des magazines. À l'usine, le National Front s'insinue insidieusement dans les rangs des syndicats. L'IRA fait exploser des pubs. Les Clash et les Sex Pistols balbutient. Le roman suit le parcours de plusieurs acteurs de ce petit théâtre, aussi bien le vieux syndicaliste qui se tape des jeunes dactylos dans les douches de l'usine que les gamins qui veulent monter un groupe qui s'appellerait Minas Tirith.
Ce livre est la première partie d'un diptyque dont la suite (Le cercle fermé) raconte ce que sont devenus ces personnages dans les années 90.

J'avais déjà parlé de Jonathan Coe dans un billet sur Testament à l'anglaise. Ces deux livres sont construits grosso merdo sur le même canevas : plusieurs protagonistes qui se croisent, se courent après et s'agitent dans leur petite vie anglaise. Les obsessions de l'auteur sont bien évidemment les mêmes : un portrait social, des personnages torturés, des trajectoires de vie qui ricochent les unes sur les autres dans le temps. Coe est toujours acerbes avec les Conservateurs (la victoire de David Cameron doit l'enchanter) et en profite cette fois-ci pour critiquer un peu l'extrême droite anglaise. Même moi qui me suis fait tatouer un portrait de Jean Jaurès sur le coeur, j'avoue que je trouve cette critique politique un peu faiblarde. Encore que, Bienvenue au club ne raconte pas tant l'avènement des Conservateurs que la défaite programmée des Travaillistes à bout de souffle.

Dans La maison du sommeil, c'est la psychologie et le monde du cinéma qui en prennent pour leur grade. Le principal psychologue du livre est un crétin en quête de gloire médicale tandis que les personnages cinéphiles sont soit pédants soit incultes. C'est sans demi-mesure.

Coe est fortiche pour zapper d'un personnage à l'autre et donner ainsi des points de vue différents sur cette époque. Mais à force d'utiliser la même recette, elle finit par s'affadir. Ses protagonistes mal dans leur peau, ses situations amoureuses déchirantes, sa nostalgie permanente... c'est charmant, mais ça lasse. Et puis, par moment, il a des idées d'écriture chiantes qui viennent rompre le plaisir de lecture. Comme ce chapitre entier dans Bienvenue au club, qui n'est qu'une succession de phrases non séparées par des points ou des majuscules, qui sont censées représenter les pensées du personnage, mais qui en pratique forment un bourbier qui tue le récit.

Bref, Jonathan Coe, c'est un petit peu un Vincent Delerm : c'est sympa le temps d'un album, mais ça tourne vite en rond. Du coup, je vais faire l'impasse sur Le cercle fermé, car je n'ai franchement aucune envie de retrouver ces personnages vingt ans plus tard.

13/05/10

Boulevard des banquises


C'est l'histoire d'une romancière qui se fait refuser son dernier roman mais dont l'éditeur a un prix de consolation : écrire un guide touristique sur la ville de Gotterdhäl, l'équivalent polaire de Venise. Sauf que cette ville est tout sauf une destination de villégiature. Coincée dans la glace, cette grosse bourgade remplie de pêcheurs devenus notables sans se départir de leur tenace odeur de poisson pourri est un lieu éminemment perturbant. Habitants inquiétants, coutumes étranges, passé sulfureux, la jeune romancière va tomber dans un vrai panier de crabes. D'autant qu'elle trimbale avec elle quelques démons personnels qui vont trouver un écho dans la folie ambiante.

Brussolo, comme très souvent, décrit un superbe cauchemar. C'est une espèce d'Innsmouth nordique, avec une ambiance délétère. Boulevard des banquises offre un voyage à Gotterdhäl avec une belle économie de mots : 250 pages. Pendant la lecture, le froid nous fait frissonner tandis que l'ambiance lourde de cette cité fictive s'impose comme une chape de plomb. À l'heure où un imprononçable volcan islandais nous rappelle notre petitesse à l'échelle des phénomènes naturels, ce roman trouve en plus un écho particulier dans la crise financière qui a mené l'Islande au bord du gouffre dans les mois précédents. Gotterdhäl est étrangement possible à bien des égards.

Je suis loin d'être un inconditionnel de Brussolo, qui écrit parfois trop vite, mais mazette qu'il est impressionnant. J'avais adoré ses romans médiévaux (Hurlemort, Le château des poisons, L'armure de vengeance...), mais il faudrait à l'avenir que je pioche plus souvent dans sa foisonnante bibliographie. Et surtout, pourquoi le cinéma n'utilise pas l'imaginaire bien barré de cet homme ? Il y aurait de quoi faire des films hallucinants avec ces histoires délicieusement dingues.

12/05/10

Frank Frazetta est mort


Frank Frazetta est mort le 10 mai 2010 à l'age de 82 ans.

Dire qu'il a influencé mon taux de testostérone est un euphémisme.

Il laisse dans le deuil une belle tripotée de femmes lascives agenouillées aux pieds de barbares musculeux.

Merci pour tout, Monsieur Frazetta.

11/05/10

Jacobius, mémoire d'un inquisiteur (verset 11)

Malgré des pratiques de vote douteuses, voici le verset 11 livré à la multitude.

On garde le même objectif de 12 commentaires pour le verset 12 qui conclura ce premier cycle de Jacobius.

Merci qui ? Merci tonton Patrice...

09/05/10

La musique du sang


La musique du sang débute comme un téléfilm d'horreur allemand, vous savez, ces histoires de guêpes modifiées génétiquement qui deviennent follement mortelles ou bien un barrage qui menace de se rompre pendant que le héros ingénieur traverse une passe difficile sur le plan conjugal. Ainsi, les 100 premières pages mettent péniblement en scène la vie d'un insupportable scientifique qui trifouille des gènes dans son labo. Sauf que, quand il reçoit l'ordre de détruire les cultures de cellules qu'il a bidouillées, il préfère s'injecter son expérience plutôt que de la perdre. Et son corps se met à muter, muter, muter...

Et puis tout à coup, le roman devient un vrai bouquin de SF. Les cellules mutantes développent une intelligence phénoménale et infectent le monde. Et là, on parle de la relation entre le micro et le macro, de la cohabitation cellulaire dans le corps humain, de la toute petite place de l'homme dans le grand bordel cosmique. Et pendant 100 pages, c'est intéressant. On spécule, on tâtonne dans l'improbable, et c'est plutôt bien gaulé pour un texte écrit en 1985. Bon, il y a bien un côté rétro (la guerre froide est encore d'actualité, les protagonistes n'ont même pas de mails...), mais c'est charmant.

Et dans les dernières 100 pages, on retombe dans la melasse initiale. La pandémie mondiale qui doit faire flipper le lecteur est bâclée, l'auteur, Greg Bear, ne sait pas trop quoi faire avec son idée. Mais bon, le bouquin a reçu une tripotée de prix en 1986, j'imagine qu'à l'époque, c'était branché ce genre de récit sur l'évolution accélérée.

Sauf qu'à la fin du livre, l'auteur nous explique qu'à la base, son histoire était une nouvelle, mais quelqu'un l'a convaincu d'en faire un roman à part entière en allongeant la sauce. J'ai la flemme d'aller lire la nouvelle originale, mais ça ne m'étonnerait pas si elle ne cernait que les 100 pages du milieu que j'ai trouvé bien plus intelligentes que l'intro poussive et la conclusion mal branlée.

Par contre, Benjamin Carré au dessin, c'est toujours aussi beau. C'est d'ailleurs à cause de cette couverture que j'ai acheté ce livre.

Bref, il me restera de ce livre autant de souvenir qu'un téléfilm catastrophe mettant en scène une eruption solaire avec des acteurs de publicité et des effets spéciaux faits sur un Amstrad CPC.

07/05/10

Confessions d'un automate mangeur d'opium


En v'là du steampunk, en v'là
Et c'est du bon, croyez-moi
Tâtez-moi ces boulons ici
Touchez-moi ça
L'absinthe qui fait rêver
Est déjà là...

C'est la grande exposition universelle de Paris. Il y a des zeppelins qui survolent la Tour Eiffel. L'éther révolutionne son monde. Les automates font sensation dans les salons. L'Histoire se prend un coup de pied au cul pour culbuter dans l'uchronie. Margo est une jeune actrice insouciante qui triomphe sur les planches dans son interprétation de Juliette. Mais quand elle apprend dans les journaux que sa meilleure amie est morte après avoir lourdement chuté de son aérostat, elle ne croit pas à la thèse de l'accident. Elle embringue donc son frère Théo, un jeune aliéniste aux idées progressistes, dans une enquête qui va déboucher sur l'inévitable complot. Suspens, action et opium.

Confessions d'un automate mangeur d'opium est un roman écrit à quatre mains par Fabrice Colin et Mathieu Gaborit. Il est construit sur un schéma simple : un chapitre vu par les yeux de Margo, le suivant par celui de Théo. Sauf qu'au final, il n'y a pas une grande différence entre les deux personnages. Oh, il y a bien d'un côté l'actrice lesbienne qui ose et de l'autre le timide célibataire, mais on ne sent aucune réelle cassure entre les deux points de vue. À un tel point que je me suis parfois demandé au milieu d'un chapitre si j'étais en train de lire un chapitre de Théo ou de Margo.

L'intrigue déroule sa pelote sans trop se soucier des invraisemblances (l'actrice disparait pendant l'enquête, personne au théâtre ne s'en inquiète réellement). C'est une course en avant avec des passages obligés (le scientifique fou de service). Quand les deux héros déboulent dans un ministère pour raconter une histoire incroyable sans posséder de preuves tangibles, on leur fait une confiance aveugle. Du coup Margo et Théo se retrouvent, sans aucune raison scénaristique solide, propulsés dans une scène finale pas crédible qui cristallisent toutes les aspects boiteux du roman.

J'ai l'impression que la révolution industrielle du steampunk est toujours vue depuis les hautes strates de la bourgeoisie. On n'entend jamais parlé des prolos qui rendent possibles ces univers, c'est toujours des discussions de salon, des soirées mondaines et tout le tralala. Du point de vue social, ce roman survole son époque à toute vitesse sans laisser le temps au décor de prendre consistance. Comme si rester trop longtemps dans une scène risquait de permettre au lecteur de se rendre compte que c'est du carton-pâte.

Deux personnages fades, un scénario claudiquant : ma lecture n'a jamais décollé. Je ne sais pas si Colin est plus coupable que Gaborit, mais ce mariage ne m'apparait pas comme une réussite. Pour enfoncer le clou, la couverture invite autant au rêve qu'un discours de Jacques Chaban-Delmas sur la rigueur budgétaire.

PS : j'ai parfaitement conscience de faire du sous-Jean-Pierre Bacri depuis quelques billets, mais j'ai beau faire des efforts, de manger des carottes et tout, en ce moment je me focalise plus sur les défauts que sur les qualités.

05/05/10

La brigade chimérique


Dans un précédent billet, j'avais demandé des conseils de lecture pour découvrir de bons livres dans le genre steampunk. La brigade chimérique avait alors été citée comme un équivalent français de la Ligue des gentlemen extraordinaires. < /ironie > Comme j'avais adoré l'adaptation cinématographique de cette dernière, bien supérieure au travail initial de Moore < /ironie >, j'ai profité d'un aller-retour de la valise diplomatique pour me procurer les 3 premiers volumes de cette série.

Cette série est véritablement ambitieuse du point de vue narratif : ce n'est surtout pas une adaptation franchouillarde de la tradition US du comics. C'est une vraie réflexion sur le statut du surhomme dans une Europe uchronique où Marie Curie est aussi mythique que le golem de Prague. Les références littéraires et historiques pullulent, le jeu des références est d'une très grande richesse pour qui possède le référentiel approprié. Quand ça débute avec une longue citation de Nietzsche, le lecteur comprend bien que les héros ne vont pas combattre une invasion de zorglubs venus d'une autre dimension.


Sauf que je suis un lecteur très très con. Et je n'ai rien compris à tout ce fatras. J'ai eu l'impression d'être propulsé directement dans la 17ème saison d'une tele-novelas hondurienne sans disposer d'un résumé des épisodes précédents. Les protagonistes parlent de personnages, de plans machiavéliques, de menaces qui se sont passés dans les saisons précédentes, et je ne comprends rien à rien. Qu'est-ce qu'il a ? Qu'est-ce qu'il fait ? Qui c'est celui-là ? La narration est sans doute limpide dans l'esprit des auteurs, mais je suis totalement désarçonné par les ellipses scénaristiques, les références à demi-mots et les enjeux non-dits.

Pourtant, le dessin est très beau (toutefois, à 11 euros les 48 pages, serait-il possible d'avoir une couverture plus bandante ?), l'emballage est séduisant (même si je déteste quand il y a plus épais de carton de couverture que de page à lire), j'ai envie de tomber amoureux de cette histoire très intelligente qui prend hélas la forme d'un véritable kaléidoscope steampunk sans que je puisse avoir le début d'un commencement de vision globale. Mais je me sens en permanence surclassé. Comme un analphabète essayant de lire le Monde diplomatique. Il y a des livres qui hissent le lecteur à leur niveau, mais La brigade chimérique m'a laissé en plan...

03/05/10

Blast


Dans un commissariat, deux flics interrogent un gros bonhomme. Un vagabond obèse qui semble vivre sur la face b du disque de la vie. Si les flics travaillent ce type, c'est assurément qu'il est le coupable d'un truc atroce, même si le lecteur en ignore pour l'instant les détails. Pour expliquer son geste, ce bibendum raconte sa vie depuis le début. Une mère absente. Un père qui fait ce qui peut. Une femme bien gentille. Et un jour, la vie du gros bifurque. Il a une sorte d'épiphanie que lui appelle le blast. Dès lors, sa vie devient une quête pour retrouver cet état de grâce. Il tourne le dos à tout et explore des chemins de traverse pour retrouver l'écho de ce blast.

Blast, c'est 200 pages en noir et blanc. C'est un livre aussi lourd que le héros de cette histoire. On retrouve là tout le catalogue des obsessions de Manu Larcenet : la mort du père, les bouffées d'angoisse, les statues de l'île de Paques, la critique de la vie ordinaire... Les personnages ont tous des trognes improbables avec des pifs non euclidiens. C'est gris comme une zone industrialisée moldave irradiée.

Il serait assez déplacé de reprocher à Bob Marley de toujours faire du reggae. Pourtant, je ne peux m'empêcher de reprocher à Manu Larcenet d'avoir fait avec Blast une oeuvre trop typique de lui-même. Je n'ai eu aucune surprise. Tout ce que j'ai lu, je l'avais déjà vu dans ses albums précédents, que ça soit au niveau du dessin, du récit et du discours. Les écrasantes statues de l'île de Paques sont assez symptomatiques de cette impression de déjà-lu. Même le racisme anti-gros, la critique du vagabondage, le raz-le-bol de la petite vie petite-bourgeoise... tout cela sent le réchauffé. Manu avait déjà tout dit dans ses albums intimistes publiés chez les Rêveurs de runes.

Blast sera donc une série, mais je sais déjà que je ne vais pas poursuivre l'aventure. L'anti-héros de service m'indiffère et le mystère du blast me laisse de marbre. Pour les lecteurs qui ne connaissent Larcenet que pour ses Mickeys dans Fluide Glacial, Blast est sans doute une excellente surprise avec son côté sans concession. Mais pour les autres, c'est une redite.

Jacobius, mémoire d'un inquisiteur (verset 10)

Pari tenu, voici donc le verset 10.

L'objectif pour le prochain verset est de 12 commentaires. Un par apôtre.

Il se murmure en haut lieu que ce feuilleton inquisitorial serait prochainement publié dans Pèlerin Magazine.