28/02/11

La mythologie pour les enfants

Je signe mon premier billet sur ce blog depuis longtemps avec un thème peu exploité pour le moment par le prolifique Cédric : les livres pour enfants. Je sais qu'un bon nombre de nos lecteurs sont à l'affût de conseils dans ce domaine, donc je partage ici une chouette trouvaille.

L'un des plaisirs de la paternité, c'est le partage de ses goûts et passions avec ses enfants. Ayant toujours été féru de mythologie, je suis toujours à la recherche de bons livres jeunesse sur ce sujet. Or, ils ne sont pas nombreux, en dehors des 12 travaux d'Hercule et de l'Odyssée. Certes, il y a pléthore de mini-encyclopédies, mais les versions des légendes qu'on y trouve sont souvent tronquées ou édulcorées (et puis, j'en ai déjà une, et on n'a pas fait mieux depuis). Peu embrassent complètement les difficultés de ces légendes, préférant des versions aseptisées débarrassées de leurs contradictions intrinsèques, mais qui enlèvent tout le sel aux discussions que l'on peut avoir ensuite avec ses enfants. C'est donc avec un réel plaisir que j'ai déniché les adaptations faites par Yvan Pommaux, chez l'Ecole des Loisirs, des légendes de Thésée, d'Orphée et d'Oedipe. Ces beaux albums grand format, au dos toilé, proposent des versions complètes, à mi-chemin entre la BD et le livre illustré, de ces histoires. Les illustrations, ligne claire et couleurs pastels, sont belles et lisibles, mais surtout très bien exploitées : l'équilibre texte/illustration est parfait, et cela permet une lecture, le soir avant l'extinction des feux, fluide et appuyée par les images. Quand les illustrations sont trop peu nombreuses, on perd l'attention des plus jeunes, et quand elles le sont trop, c'est au détriment du texte qui devient du coup trop simple. Ici, c'est juste l'idéal.
La seule question qui reste, c'est par quel livre commencer ?


"Thésée - Comment naissent les légendes" est le choix le plus évident : malgré ses dimensions tragiques, c'est à la base un récit d'aventures, et les exploits de Thésée, le côté monstrueux du Minotaure, le labyrinthe, tout cela fascinera n'importe quel petit garçon normalement constitué. Après avoir été exposé à Thésée quand l'album est sorti, il y a deux ans, mes garçons jouent maintenant dans le jardin "aux troyens et aux achéens", et se disputent pour savoir qui sera Achille et qui Hector. Autant dire que l'exposition à la mythologie a bien fonctionné...


"Orphée et la morsure du serpent" raconte une belle et tragique histoire d'amour. Mes filles étant encore trop jeunes pour l'entendre, c'est auprès de mes nièces que j'ai du succès avec cette histoire. L'auteur le sait, puisqu'on trouve en sous-entendu la comparaison entre Orphée et les icônes pop de la chanson d'aujourd'hui. Et si dire à une petite fille que Orphée était le Justin Bieber de l'époque permet de l'ouvrir à ce type de récit, tant mieux !

 "Oedipe - l'enfant trouvé", je ne l'ai pas encore lu avec les enfants. Inceste, meurtre, abandon et mutilation d'enfant, suicide, auto-mutilation : ce matériau est encore un peu trop rude pour mes bambins. Je leur lirai, car ce livre est aussi réussi que les autres, mais je vais quand même attendre que le cadet soit un peu plus âgé.

Si certains d'entre vous ont des références de livres d'enfant sur la mythologie à partager, en particulier  sur l'Iliade, je suis preneur...

24/02/11

Community


J'ai eu tort.

Alors que je parlais de Big Bang Theory, un lecteur (R.) avait pointé du doigt la série Community et j'avais regardé le pilote sans rire. J'en avais donc tiré la seule conclusion logique : ce n'était pas drôle. Après la première saison de Sons of Anarchy, j'ai eu besoin d'un peu de légerté. Je suis retombé je ne sais comment sur le second épisode de Community et j'ai souri. Au troisième, j'ai ri. C'est comme ça : des fois les circonstances ne se prêtent pas à un livre ou une série. Pour paraphraser Édouard Baer, je dirais que c'est avant tout une rencontre.

Community, donc. C'est une série comique sans rire enregistré. Au début, ça surprend. Ce n'est pas évident de déterminer soi-même ce qui est marrant et le moment précis où l'on doit rire. Ça prend plusieurs épisodes pour trouver le bon rythme. Les épisodes font 20 minutes et la première saison fait 25 épisodes. Et ça raconte quoi ? La vie d'un groupe d'étudiants qui fréquentent une université publique. Socialement, ces gens sont la lie du système éducatif. Étudier dans un "community college", c'est la honte. Seuls les pauvres et les crétins finissent par échouer là. Et justement, le pivot principal de la série, Jeff, doit reprendre ses études. Il a été avocat pendant des années mais a été expulsé du barreau quand on s'est rendu compte qu'il n'avait pas de vrai diplôme de droit. Ce baratineur né doit donc reprendre sa scolarité à zéro. Et le plus facile pour lui est de fréquenter une université de seconde zone où l'on peut obtenir un diplôme en suivant un cours de poterie, un autre de yoga tout en étudiant l'espagnol. Car Jeff est un branleur, un vrai. Pas question d'en foutre une rame. Il vise la note minimale pour passer, c'est tout.

Et autour de Jeff se met aussitôt à graviter un groupe d'étude composé d'une brochette de cas sociaux en quête d'un mâle alpha :
- une brunette coincée qui a eu des petits problèmes de dépendance
- la mère de famille afro-américaine qui doit changer de cap en milieu de vie mais heureusement, Jésus est son ami
- le retraité réactionnaire en quête de reconnaissance qui s'ennuie
- l'ex star de football américain du lycée qui n'a pas vraiment d'avenir
- la blondinette gentille et gau-gauche qui se refuse bien évidemment à Jeff
- le palestino-polonais atteint du syndrome d'Asperger qui perçoit le monde à travers un unique référentiel : les séries télévisées
À ces sous-doués, il faut rajouter des professeurs plus dingues les uns que les autres (dont senor Chang, le frère du rabbin Chang), un doyen bisexuel, la pire mascotte de l'univers, d'autres étudiants tout aussi perdus....

Et le tout est vraiment bien écrit. Ça fuse, ça part dans tous les sens. Un épisode entier avec un cours de navigation à bord d'un bateau bloqué sur le parking de la fac (avec l'Homme qui tombe à pic en invité, qui plus est). Un épisode qui s'inspire des films de mafieux. Des gags sur les juifs, les palestiniens et les noirs. C'est souvent fin, très souvent en rafale. Ça cartonne. Et toujours pas de rire enregistré. Étrangement, le personnage de Jeff est le moins intéressant du groupe même s'il sert de catalyseur pour la dynamique de groupe. Non, c'est Abed, le gars atteint d'Asperger qui est le plus intéressant du groupe. Contrairement au Sheldon de Big Bang Theory, Abed est agréable. Dans son monde, mais accessible. Sa manie de faire la voix off du récit, ses références télévisuelles, ses techniques de drague... c'est finalement lui qui porte la série à bout de bras. L'acteur qui bosse fort derrière ce personnage me fait halluciner à chaque épisode avec ses mimiques de vélociraptor dans Jurassic Park.

Pour ne rien gacher, c'est ancré dans la culture pop. Il y a des blagues sur Patrick Swayze ou Twitter. C'est moi centré sur le geek que Big Bang Theory, mais du coup ça tourne moins en rond.

Community, donc. Si vous ne savez pas à quel moment rire, on peut s'aider dans les commentaires.

23/02/11

Fondation


Je gardais un souvenir émerveillé de ma plongée adolescente dans le cycle de Fondation. Un scientifique qui prédit l'avenir avec des statistiques, de la psychologie et un peu d'histoire et qui décide de sauver l'humanité en prévoyant un plan secret qui anticipe les crises et prévoit des solutions à des problèmes qui n'existent pas encore. Des vaisseaux spatiaux, des lasers et des robots. Je suis donc retombé en nostalgie en relisant le premier volume de la saga 20 ans après ma première lecture. Une version revue et corrigée où 36 pages supplémentaires ont été traduites par rapport à ma vieille version du millénaire précédent.

Et tout est là : la science érigée en religion pour les bienfaits de la cause. Trantor la ville-planète qui incarne le pouvoir administratif d'un empire infini. La psychohistoire qui détermine les probabilités que tel ou tel futur advienne. C'est écrit en noir sur blanc, mais quelque chose manque. À moins que ça ne vienne de moi. Les personnages sont creux, c'est pas croyable. Des coquilles vides qui n'ont aucune vie en dehors de la scène où ils sont catapultés. La psychohistoire me semble désormais ridicule avec mes yeux cyniques d'adulte revenu de tout. D'ailleurs, ça devrait être de la sociohistoire, la psychologie n'a pas sa place dans de telles élucubrations. Prédire l'avenir avec des probabilités, la belle affaire. Nous ne sommes pas foutus de prédire la météo 3 jours à l'avance, alors prévoir une crise politique dans les siècles à venir, ça dépasse l'entendement. Je comprends bien que tout est possible en SF, mais là, c'est aussi absurde que la foi. Et cet empire galactique, composé de millions de planètes habitées mais où tout le monde parle la même langue et partage la même culture. Quand je vois qu'on ne parle pas le même patois dépendamment que l'on se trouve d'un bord ou de l'autre de la rivière qui traverse le coin de pays de mon enfance, je ne peux même pas imaginer que deux planètes d'un même système solaire puissent vivre au même rythme. Alors un empire sans fin...

Et l'histoire est mal racontée. On saute dans le temps et dans l'espace, c'est vide de sens. Chacune des parties du livre devrait être le sujet d'un livre à part entière, mais non, tout est expédié à la va-vite, à un tel point que j'ai eu par le moment l'impression de lire un résumé de l'intrigue. Bien évidemment, le livre est marqué par son temps. L'obsession de l'atome est au début rigolote mais quand Asimov parle de couteau atomique, on se demande si c'est une parodie de SF que l'on est en train de lire. Et les scientifiques mis en scène sont très cons : quand on leur annonce qu'ils ont travaillé pendant 50 ans pour des prunes sur une encyclopédie car c'était un stratagème (lui même bancal), personne ne se révolte, non, c'est normal, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Et comment expliquer que sur une communauté scientifique de plusieurs centaines de milliers de membres, pas un de ces génies n'ait la moindre idée des principes de base de la psychohistoire ? Non, ils font des trucs de scientifiques sans se poser de question en attendant la prochaine apparition holographique de leur gourou qui prédit l'avenir tel un Nostradamus statisticien.

Je ne dis pas que tout est à jeter dans Fondation, mais Asimov est un gros thésard qui a autant de plume qu'une contractuelle dépressive. Il ne décrit pas le futur car il n'a aucune idée de ce à quoi ça pourrait ressembler. C'est atomique, principalement. Mais son monde de demain est un calque de 1951. Des ménagères qui utilisent des machines à laver. Des gens qui lisent du papier. À 15 ans, ça me faisait rêver. À 35 ans, c'est comme lire un vieux catalogue de la Redoute. Ça a eut son charme, mais de là à dire que c'est LE livre de SF ultime, il ne faut pas pousser mémé dans les orties. Pour le coup, je n'ai même pas envie de lire la suite. Ce n'est pas toujours bon de remuer la poussière.


CITRIQ

21/02/11

Company of liars


La peste débarque en Angleterre. Ce sont ces maudits français (qui ne se lavent pas, c'est bien connu) qui l'ont introduite en scélérat dans la verte Albion qui n'en demandait pas tant. Et dès les premiers morts, c'est la panique : il faut fuir. Le hasard et la nécessité vont forcer des inconnus à s'allier pour une course en avant tandis que la maladie les talonne avec autant de ténacité qu'un agent du fisc. Le groupe est hétéroclite : un camelot, deux musiciens vénitiens, un magicien, un peintre et sa femme enceinte jusqu'aux dents, un conteur, une jeune femme et une petite fille étrange. Tout ce beau monde va apprendre à la dure à vivre ensemble sur les routes. Il faut marcher, marcher, trouver de la bouffe, un toit, s'arrêter quelques temps dans un village pour gagner quelques piécettes, reprendre la route... Mais surtout, il faut supporter les autres. Car les caractères de certains membres du groupe sont explosifs. Il faut s'amadouer, se faire confiance, faire avec les préjugés des uns. C'est compliqué, la vie commune. Mais c'est un voyage superbe, cruel. On y croise des villages moribonds, un clergé détestable, des traditions ignobles. C'est un moyen-âge en noir et blanc, qui pue et qui pète. Les gens ont des trognes pas possibles. Les petites gens sont mis de l'avant. C'est très intéressant comme récit.

Et puis au milieu du bouquin, un meurtre se produit. Puis un autre. Puis un autre. On bascule alors dans le mystère (le mot polar serait exagéré) sans que cela pleinement assumé par l'auteur. On se doute bien que c'est un membre de la compagnie qui a fait le coup, alors on essaye de collecter des indices, comme il se doit. Mais ça ne fonctionne pas. La charme est rompu. De l'itinérance désespérée on passe à une grossière chasse au coupable qui semble bien artificielle. Surtout qu'au final, l'enquête est bouclée presque par hasard, au mépris des règles du genre. Oh, il y a des révélations qui se veulent surprenantes (après tout, le titre le dit dès le départ, c'est une compagnie de menteurs), mais elles manquent de saveur (en particulier la toute dernière, qui est particulièrement fadasse. Je n'en reviens toujours pas de l'explication finale). On a l'impression que l'auteur veut à tous prix nous en mettre plein les yeux avec une intrigue tarabiscotée alors qu'elle avait déjà entre les mains un récit super riche qui n'avait pas besoin de cette surenchère.

En résumé, une ouverture très prometteuse, qui sent bon la glèbe et la misère. Puis une seconde moitié qui se veut intelligente mais qui ne fait que diluer le propos. J'aurais adoré simplement suivre la fuite éperdue de ces gens simples qui doivent survivre au sein d'une Angleterre rongée par la peste. Je n'en demandais pas plus. Les dangers de la route, la quête d'un logis et d'un repas étaient des éléments dramatiques suffisamment forts pour que j'avale les pages l'une après l'autre. Je n'avais pas besoin d'assassin introuvable, d'indices semés avec parcimonie ou de mobiles abscons pour marcher avec eux. Dommage.

Et le pire, c'est que Gromovar m'avait prévenu.

14/02/11

Shark in Venice


Miam, miam le bon nanard. Déjà, quand vous avez un des frangins Baldwin dans le casting, vous savez que vous êtes entre de bonnes mains. Imaginez un peu le scénario : le trésor des Médicis est caché sous Venise. Alors qu'ils font du repérage dans les canaux de la cité, des plongeurs sont tués par des requins. Et parce que ce n'est pas assez de vouloir mélanger Indiana Jones et les Dents de la mer, le scénariste a eu une association d'idées incroyable : Venise = Italie = mafia. Trop fort.

Pour réaliser ce navet, le réalisateur a eu plusieurs bonnes idées. Il a envoyé un cadreur prendre quelques plans de Venise, des plans larges où tous les clichés vénitiens sont regroupés. Pour les images de requin, il a piqué dans le vaste stock des documentaires animaliers. Et il est allé tourner en Bulgarie en foutant des écrans verts partout. Quand le personnage principal se balade à Venise et dit "Oh regarde, c'est la tour Machin", il pointe un endroit hors champ et paf, on a le droit à un plan de coupe pourri. Évidemment, les plans de Venise et les images bulgares n'ont pas le même éclairage, alors la superposition est risible. Heureusement, l'informatique lui permet de créer des gros requins méchants qui attaquent des vaporetos. À un moment, lors de l'incontournable scène d'enlèvement de la fiancée du héros par les mafieux, on voit carrément que le soi-disant bateau par lequel ils arrivent et repartent est sur roues. Évidemment, il y a tellement peu de figurants bulgares qu'on les voit chacun trois douzaines de fois .

Le scénario est d'un indigence rare. Je vous vends tout de suite la mèche : s'il y a des requins dans Venise, c'est parce que le méchant mafieux ne veut pas que quelqu'un d'autre trouve son trésor. Alors, hop, il a libéré des bébés requins dans les canaux, ils ont grandi et sont maintenant incapables de sortir. Évidemment, les Vénitiens ne se sont rendus compte de rien. Les incohérences se succèdent à un rythme soutenu. On apprend que c'est Louis XIV qui a lancé les croisades. Les plongeurs sont capables de parler avec les gens à la surface alors qu'ils ont des gros détendeurs dans la bouche. Quand le héros trouve la grotte qui cache le trésor (oui, oui, il y a une grotte sous Venise), dans un plan on le voit en combinaison de plongée, dans le suivant il est en jeans et t-shirt. Les seuls italiens qui parlent avec un accent sont les mafieux, les autres sont de parfaits bilingues.

Bon, je ne peux pas décemment me plaindre, je savais que c'était un nanard rien qu'en regardant l'affiche. Mais ça reste hallucinant de bêtise. On se demande comment on peut encore tourner des conneries pareilles de nos jours. Et pire, comment se fait-il qu'un doublage en français existe ? Ça me dépasse.

Je ne résiste pas à vous montrer une autre version de l'affiche et à terminer ce billet tout en finesse (c'est dimanche soir, je blogue léger) par la bande-annonce du film.



12/02/11

The Imperfectionists



La génération de nos parents a été élevé dans le mythe journalistique incarné par le livre puis le film Les hommes du président. Pensez donc, deux journaleux qui posent des questions, insistent, ne se satisfont pas des mensonges d'état et finissent par révéler au monde le scandale du Watergate. Énorme. Probité. Pugnacité. Indépendance. Tout le monde voulait alors devenir journaliste, c'était devenu les nouveaux super héros, l'incarnation du fameux 4e pouvoir capable de contrebalancer les manigances politicardes.

Notre génération a eu d'autres modèles, bien évidemment. PPDA et Fidel Castro. Les journalistes agenouillés à l'Élysée au lieu de poser les questions qui fâchent. Les belles présentatrices du 20h qui partent en épousailles avec des ministres bien propres sur eux. Il faut maintenant lire la presse suisse ou belge pour avoir les détails des frasques de Nabulio. Il y a bien le bon vieux Canard enchaîné et Rue89, certes, mais le journalisme a perdu une bonne partie de ses plumes. Qui rêve encore d'obtenir sa carte de presse pour devenir collègue avec Jean-Michel Apathie, David Pujadas ou Nicolas Demorand ?

Et puis il y a la crise du journal papier. Le gratuit, Google, les revenus publicitaires qui dégringolent... C'est vraiment une belle époque pour piger dans une feuille de chou. Et justement, The Imperfectionists raconte comment ça se passe dans une salle de rédaction. L'action se déroule dans un journal fictif basé à Rome mais écrit en anglais par des journalistes américains. Il faut couper dans la masse salariale du journal, envoyer des stagiaires faire le sale boulot au Caire, gérer des vieilles gloires en fin de parcours, lutter pour garder son petit trône dans l'équipe rédactionnelle, se fader l'ego gargantuesque du rédac' chef, supporter le type bizarre qui écrit les mots-croisés... C'est à travers 11 portraits de membres de la rédaction que Tom Rachman, lui-même journaliste canadien en poste à Rome et dans plein d'autres coins du monde, dézingue son petit univers. Tout le monde en prend pour son grade à travers des nouvelles assassines où ces journalistes étalent leur incompétence. Le type qui écrit les chroniques nécrologiques et qui va visiter les personnalités proches de mourir pour mettre leur biographie à jour en prétextant que le journal veut publier un gros portrait d'eux. Le journaliste qui n'a jamais écrit le Grand Roman qu'il s'était promis d'écrire en débutant sa carrière. La relectrice un peu dingue que tout le monde déteste. Le correspondant à l'étranger qui se prend pour le nombril du monde...

C'est très efficace comme construction, mais c'est parfois très caricatural dans le contenu. Et très franchement, les 11 chapitres ne sont pas tous de la même eau. Moi j'aime quand une nouvelle a un revirement ou une surprise finale, une chute qui me prend par surprise. Là, les chapitres vont exactement dans le sens que l'on imagine au départ. Le plus ironique, c'est que tous les journalistes ADORENT ce petit livre mesquin. On raconte même que Brad Pitt a acheté les droits pour l'adaptation ciné. Ça pourrait être l'équivalent de Burn after reading pour le monde du journalisme. Moi, je trouve ce cynisme corporatif plus inquiétant qu'autre chose. Ils rigolent tous en regardant le bateau couler. J'ai du mal à les plaindre. S'il le milieu se reconnait si bien dans ces 11 archétypes, c'est peut être qu'il mérite la traversée du désert qu'il subit.

10/02/11

Sex@mour


Il y a les grands sociologues, ceux qui manipulent les mots en -isme avec maestria. Rien qu'au petit-déjeuner, ils vous pondent une analyse néo-levistraussienne de la phénoménologie radicale dans le contexte anté-marxiste entre deux biscottes. Et sans forcer. Et puis, il y a ceux qui s'intéressent à la sociologie de la banalité. Qui étudient comment se passe le premier matin d'une histoire d'amour. Qui dissectent la place des tâches ménagères dans notre quotidien. Qui se posent des questions sur les seins nues ou les conflits de voisins en HLM. Jean-Claude Kaufmann est de ceux-là. Un sociologue du petit rien. Il ne fait pas de la Sociologie, mais de la socio. Certes, ses sujets de prédilection ressemblent plus au titre d'un article de Biba ou de Femme actuelle qu'à la thèse du premier sorbonnard venu, mais moi, j'aime son travail d’entomologiste sur nos petits gestes, nos tracas et nos vies. C'est une sociologie de proximité. Les puristes vous diront que c'est de la sociologie pour les nuls : rien n'est plus faux.

Kaufmann avait déjà traité de l'amour dans un ouvrage intitulé La femme seule et le prince charmant. Et avec l'avènement d'internet, il a senti le besoin de revenir sur le sujet. Sex@mour traite donc de l'amour au temps de Facebook et Meetic. Des plans cul gérés par SMS. Des coups d'un soir. De la manière de se vendre sur les réseaux. Des deux terribles questions qui divisent le monde : "Qui paye l'addition ?" et "Faut-il coucher le premier soir ?" Le sujet est vaste (et il est illusoire de penser qu'il a tout couvert en 200 pages). Attention : ce n'est pas un livre de conseils de drague. Ce n'est pas un The Game à la française, bien au contraire. Si on y parle de "kino escalation" (utiliser le contact physique par petites touches pour provoquer le rapprochement) et de "kiss closer", ce n'est pas pour proposer de nouvelles méthodes mais bien pour essayer de comprendre ce qui motivent ceux qui utilisent de telles techniques. Je vous le dis tout de suite : la soi-disante égalité des sexes que permet l'anonymat d'internet explose en vol dès qu'il y a rencontre physique. Là, tout reprend à l'ancienne : on prend un verre et on discute. Les échanges de courriels ont beau avoir été intenses. il faut composer avec cet autre qui devient tout à coup réel. On a beau prétendre que les nanas ont autant le droit au sexe libre que les gars, dans le vrai monde, l'atavisme sexuel reprend le dessus : la fille est très vite classée dans la catégorie assez vaste des salopes.

L'idée principale qui se dégage du livre est que le sexe n'est pas un loisir comme les autres. Même quand on le pense libéré du carcan archaïque de la sexualité à papa, c'est une activité trop ancrée dans un ensemble de vieilles valeurs plus ou moins conscientes. On a beau se prétendre "open", le cul pour le cul finit par tourner en rond et mettre en évidence un vide affectif (c'est un peu moins vrai chez l'homme qui sépare depuis des siècles le sexe et les sentiments). D'autant que les méthodes modernes de drague via internet sont aussi violentes que les rateaux d'antan. Voir une discussion enflammée s'arrêter d'un coup dès que la partenaire a envoyé une photo moins flatteuse que prévue ou se rendre compte qu'on est le 3e partenaire sexuel de la semaine, ça heurte encore. On se rencontre plus vite grâce au courriel ou Facebook, mais ça ne veut pas dire pour autant que la charge émotionnelle liée au rejet est amoindrie.

Bon, je ne suis plus sur le marché depuis longtemps, j'ai donc appris beaucoup. Je n'ai jamais dragué sur Facebook, je suis donc très éloignée de cette réalité là. Les adeptes des rencontres trouveront sans doute que le bouquin balance des banalités sur la drague en ligne. C'est vrai que le livre ne révèle rien d'extraordinaire sur le sujet. Les gens mariés profitent allégrement d'internet pour échapper à la morosité ambiante de leur couple. Les jeunes s'envoient en l'air sans arrière-pensée mais finissent toujours par attendre le grand amour. Rien de nouveau sous le soleil. Mais Kaufmann n'est pas là pour faire du sensationnel. C'est plus un état des lieux, une sorte d'instantané de la drague. Et, chose réellement appréciable, le sociologue n'a pas procédé avec les sempiternelles entrevues. Non, son livre est basé sur des billets et des commentaires de blogs spécialisés (des blogs de conseil, des blogs de "chasseur", des blogs de "gamers") et des messages de forums. Ça fait du bien de voir un sociologue que vit avec son temps et qui comprend ce qui se passe en terme de communication.

07/02/11

Sons of Anarchy


Je suis aussi anarchiste que Jean-Pierre Pernaut. Je méprise le mythe Harley Davidson du plus profond de mon cœur. Je ne fantasme pas sur la vie criminelle, les tatouages ou la fraternité virile entre gars. Et pourtant, Sons of Anarchy réussit le pari de venir me chercher. Pourquoi ? Sans doute parce que la série arrive à enrober une histoire sordide avec suffisamment d'humanité pour qu'un lien se crée entre ces salopards et moi. Ils incarnent tout ce que je ne suis pas, mais en même temps, ils me sont si proches par leurs défauts. Prenons Jax. Jeune vice-président de ce club de motards californien. Son père, l'ancien président des Sons of Anarchy, est mort en laissant derrière lui un manuscrit bourré de philosophie douteuse. Le club a dérivé en entreprise mafieuse. D'ailleurs, la propre mère de Jax est maintenant mariée au nouveau chef des Sons, Clay. Le meilleur ami du père de Jax. Enfin, sur le papier, car on sent bien que si l'ancien roi est mort, c'est surtout parce que sa reine l'a poussé en bas de son trône. Et donc Jax est un pilier de cette bande criminelle. Il tue. Il vend des armes. Il soudoie la police locale. Mais il sent bien que l'esprit frondeur initial du clan, l'appel libertaire de la route, tout ça a foutu le camp il y a bien longtemps. Les SoA sont obnubilés par le pognon et le jeu de pouvoir entre bandes. Et Jax, il est coincé entre cet héritage anar originel et la réalité bassement crasseuse du club.

Montrer uniquement des gros durs tatoués qui font vroum-vroum sur des grosses cylindrées, ça aurait vite tourné en rond. À cette base vient donc s'ajouter une deuxième couche, comme dans le kloug. Ce second parfum, ce sont les femmes des SoA. Gemma, la mère de Jax, qui manipule son petit monde et alors qu'elle est de plus en plus trahi par l'âge. L'ex-femme de Jax, une droguée qui lui donne un bébé moribond. Tara, l'ex petite copine de lycée, qui a tenté de fuir cette vie mais qui finit par revenir au bercail. La mère de famille qui a tenu le coup pendant que son homme était en prison et qui se bat pour qu'il brise ses liens avec le club. La minette qui passe de gars en gars en attendant de devenir la poule officielle d'un motard. Elles forment autant de contre-pouvoirs intéressant. Parce que les SoA ont beau être machistes, au final, c'est leur nana qui mène la danse. Enfin, pour ceux qui sont maqués. Elles mettent la main à la pâte, les filles. Les statuts du club leur donne moins de droits qu'un chien, mais elles savent jouer avec le peu d'espace qui leur est accordé.

Niveau scénario ? Les SoA vivent à Charming, Californie. Ils ont un accord avec le shérif local : pas de violence en ville. Pour le reste, ils ne sont jamais inquiétés par la justice municipale. Le hic, ce sont les autres clans. Les néo-nazis d'une part et les Mayans (des motards hispaniques) de l'autre. Le trafic d'armes les pousse aussi à fréquenter les Niners, des blacks vivant dans la grande ville voisine. Et pour se fournir en armes, il faut faire affaire avec des Irlandais de l'IRA. Alors forcément, l'ATF finit par vouloir coffrer tout ce petit monde. Friction entre bandes, enquête tatillonne, affaires de cœur... Chacun des 13 épisodes de la première saison contient ce qu'il faut pour bien occuper nos motards. Surtout que certains personnages ont un passif assez lourd à gérer.

Les SoA ne sont pas amorales. Ce sont des crapules, certains sont mêmes dingues, mais ils suivent un règlement interne bien précis. Ils votent souvent sur les décisions importantes. Ils ont des valeurs. Tordues, mais des valeurs quand même. Un esprit de famille, surtout. S'ils ne tuaient pas si facilement, on pourrait presque y croire, à leur baratin fraternel. Leur problème, c'est qu'ils sont les fils de l'anarchie, mais ils agissent plutôt comme les fils du libéralisme. Quand ils forcent un autre chapitre à les rejoindre, c'est de la fusion-acquisition forcée. Quand ils déciment les Mayans, c'est pour prendre des parts de marché. Il faut que le pognon rentre. Le club doit pouvoir se défendre en s'armant lourdement, en étant capable de payer les avocats, en soudoyant les rouages de la justice. Mais aussi que la famille mange à sa fin. Ils ne vivent pas des vies riches. Ils galèrent pour payer les mensualités de la maison.

Je regrette parfois une vision un brin angélique des motards. Ils sont violents, certes, mais en dehors de ça, ils ne trafiquent que des armes. On ne voit pas la prostitution et la drogue, qui sont pourtant les deux vraies mamelles du motard. Mais bon, si les SoA étaient le reflet des vrais motards criminalisés, ils ne pourraient pas plaire aux téléspectateurs. C'était déjà le cas avec les Sopranos : point trop n'en faut.

Le casting est lui aussi très intéressant. Déjà Ron Perlman en chef de bande, ça en impose. Ensuite, Gemma est incarnée par la même actrice que la mère dans Marié, deux enfants. Un régal. Dans le rôle de l'agent fédéral un peu dingue, on retrouve le Dutchboy de The Shield. Dans les motards, on a même le gérant de l'hôtel dans Memento. L'ex-femme de Jax était également l'Adriana des Sopranos Ils sont solides, ces acteurs.

Apologie du crime ? Je ne le pense pas. Ils ont des remords, même pour le plus pourri d'entre eux. Ce ne sont surtout pas des modèles, pas même Jax qui est sans doute le moins atteint du clan. Il y a au sein des SoA un parfum de fin de race. La relève est là (vous vous rendrez vite compte qu'elle n'a qu'une seule couille) mais le voyage va prendre fin sur une impasse. Il n'y a pas de cimetière des éléphants pour ces mastodontes. Ça finira mal. Même Jax, avec le livre de son père qui fait du sous-Kerouac d'aire d'autoroute, ne peut tourner le dos au club. C'est à la vie, à la mort. À la mort.

06/02/11

Mortelles décisions


Si vous connaissez la série télévisée Bones, vous êtes, peut-être sans le savoir, familier avec le travail de Kathy Reichs. Cette dame est en effet anthropologue judiciaire à Charlotte (Caroline du Nord) et à Montréal. Et comme enseigner en plus sa matière lui laissait trop de temps libre, elle a décidé d'écrire des polars racontant les enquêtes de Temperence Brennan, une anthropologue judiciaire qui travaille à Charlotte (Caroline du Nord) et à Montréal. Et Temperence écrit elle aussi des polars, qui mettent en scène un personnage fictif du nom de... Kathy Reichs. Bon, je ne suis pas là pour comparer les bouquins et la série (dont j'ai vu quelques épisodes au débotté), mais les deux oeuvres sont aussi fidèles l'une à l'autre que Les Androïdes rêvent-il de moutons électriques ? et Blade Runner le sont l'un envers l'autre.

L'action de ce roman (le 3e de la saga qui en compte 14 à ce jour) se déroule à Montréal où une guerre entre motards met le Québec à feu et à sang. Temperence déterre des cadavres, analyse des os et ramasse les morceaux de barbaque sur les lieux d'une explosion. Et hop, à force de mettre son nez partout, elle se retrouve en première ligne dans cette guerre entre bandes rivales.

Bon, Kathy Reichs est sans doute un as quand il s'agit de triturer des lombaires ou de comparer les ratiches d'un macchabée avec sa fiche dentaire, mais quand il faut écrire un livre, c'est un peu du grand n'importe quoi. Son alter ego grossier nous fait de grandes nunucheries morales sur le ton "Non, je ne laisserai pas des enfants innocents tomber sous les balles des motards". Les relations avec ses collègues flics sont grossières : ce sont soit des gros cons, soit des mecs en or. Les chapitres se terminent sur des cliffhangers minables où la narration annonce "Et là, quelque chose d'incroyable se passe" sans décrire la scène, tandis que l'héroïne hurle "Oh ben ça alors !". Pour enfoncer le clou (mais était-ce nécessaire), elle fait débouler des personnages secondaires qui tombent à point nommé, tel ce neveu qui débarque pile au bon moment de son Texas et qui est, comme c'est bien pratique lors d'une enquête sur les motards, passionné par les Harley Davidson. Ben voyons. Le tout avec des scènes vibrantes d'intensité où Temperence se fait dégeler des lasagnes avant de regarder du sport sur le câble en caressant son chat. Génial. Évidemment, Montréal n'est qu'un décor de carte postale qui est maladroitement dépeint en balançant quelques noms pour faire exotique, mais le récit ne raconte rien de la ville, de ses habitants, de la culture locale. Que du vent.

Niveau narration, c'est aussi bancale. Temperence est scientifique de formation, mais pas son lecteur moyen. Alors elle pose des questions connes à d'autres personnages pour bien tout expliquer à son lecteur. Ainsi, quand elle soupçonne un de ses cadavres d'être celui d'un hydrocéphale, Temperence va voir un neurologue dans un établissement spécialisé et lui pose des questions stupides pour une anthropologue ("Ah bon, de l'eau dans le cerveau ?"). Et en retour, les explications du spécialiste sont moins précises que l'article Wikipédia sur l'hydrocéphalie. Et comme c'est une technicienne qui n'a rien à voir avec l'enquête de terrain, l'auteure est obligée d'inventer des stratagèmes grossiers pour que son personnage puisse jouer au détective. Paf, un type en prison lui demande de venir la voir et lui raconte ses petits secrets. Pouf, une nana lui déballe son sac sans que Temperence le lui demande... L'intrigue est de toute façon fadasse et peu crédible. Il faut aussi se fader les soliloques du personnage central, qui sont à peine plus agréables qu'une émission de radio qui grésille en permanence.

À ce stade de ma chronique, on se dit qu'il n'y a plus rien à dire, le sort en est jeté. Oh non. Un élément de taille vient en remettre une couche dans la médiocrité : la traduction. Bon, Kathy Reichs est américaine, je comprends tout à fait qu'elle écrive ses histoires en anglais en mettant un mot en français de temps en temps pour faire pittoresque. Mais la traduction française est elle d'une platitude affolante et surtout, parisienne à mort. Aucun Québécois ne dira "Attends, mec, c'est de la merde, ce baratin !" tel qu'il est écrit page 73 de ce bouquin. Il dira "Attends, mon homme, c'est de la bullshit !" Ces dialogues parisiens dans un Québec de pacotille, c'est un peu comme si Stéphane Bern avait écrit les répliques du film La Haine. Les sacres, qui sont véritablement la ponctuation québécoise du populo, sont francisés en "Sacré bleu" (expression qui n'existe pas dans notre réalité linguistique), on a même droit à un "taberbnac" qui démontre bien le mépris idiomatique du traducteur. Certains noms de gangs de motard sont traduits (les Vipères... wow, ça fait peur comme nom) alors que les autres sont laissés en anglais. Des noms de rue de Montréal sont traduits en français alors que les montréalais les prononcent à l'anglaise.

Je résume donc, une histoire qui ne tient pas debout, écrite avec les pieds, située dans un décor en carton-pâte et traduite par quelqu'un qui pense connaître le Québec parce qu'il possède un CD de Céline Dion. Pas de doute, plusieurs Mortelles décisions ont été prises tout au long du processus d'édition de cette bouse.

04/02/11

De Superman au Surhomme


Clark Kent et Nietzsche dans le même titre, la table est mise. Ce n'est pas un essai, c'est un assemblage de trois textes pas toujours tout jeunes traitant des héros de romans-feuilletons, de Superman et de James Bond.

Dans la première partie, Umberto Eco survole l'impressionnante production de roman-feuilletons pour parler des héros de cette littérature populaire. Il explique pourquoi Richelieu est le vrai héros des Trois mousquetaires, pourquoi Le Comte de Monte Cristo est à la fois le meilleur roman du monde et la pire prose éditée, pourquoi Fantomas nous séduit avec ses plans diaboliques, pourquoi Arsène Lupin n'est pas du tout un simple as de la cambriole mais un maître du monde... Et il analyse les valeurs de l'époque où l'œuvre est produite pour montrer en quoi elle catalyse les aspirations populaires du moment. La justice, la vengeance, la morale... autant de moteurs narratifs qui parlent directement au lecteur. Et en filigrane, ce surhomme nietzschien qui semble avoir totalement disparu de notre réalité.

Dans la seconde partie, Eco aborde une autre de ses marottes : Superman. Et il explique comment on arrive à écrire des milliers de comics sur un homme invincible capable de toutes les prouesses. Comment ? En faisant en sorte que chacune de ses aventures ne laissent aucune trace, aucune conséquence sur le monde qui l'entoure. Ce sont des séquences indépendantes qui ne font jamais évoluer le personnage. Et si le lecteur se sent attiré par Superman, c'est par le truchement de Clark Kent, qui incarne l'homme moyen, un peu trouillard et dominé par Loïs. Un vrai travail de proximité qui permet à tout à chacun de se projeter dans cet univers. L'analyse d'Eco est datée car elle a été écrite dans les années 60, mais le propos n'est pas dépassé pour autant. Ça pose des questions intéressantes pour un auteur : comment faire en sorte que le lecteur s'investisse dans le héros ? Réponses : en racontant la vie ordinaire d'un type moyen qui va se rendre compte un beau jour que son univers n'est pas ce qu'il croit, une recette qui forme l'intrigue de base de 99% des romans d'urban fantasy publiés de nos jours. On se reconnait dans la médiocrité du héros et quand il sort du cadre étriqué de sa petite vie, on rêve l'espace de quelques chapitres d'échapper à notre tour à la semaine du blanc, à la vidange de la R5 et à la douloureuse question "Qu'est-ce qu'on mange ce soir ?".

Dans la dernière partie, Eco s'attaque a un gros morceau : James Bond en livre. Il dissèque la bête, montre que tous les bouquins de la série sont ficelés sur le même modèle, que tous les méchants sont juifs, vilain et marxo-pas-de-chez-nous, que James est l'incarnation du britannique propre sur lui. Ce n'est pas nouveau, le fascisme et le racisme de Ian Fleming vous explose à la gueule dès que vous ouvrez ses romans. Mais Eco montre comment Fleming intéresse le lecteur à son histoire : en décrivant méticuleusement l'anodin. Contrairement aux films, le James Bond en livre insiste lourdement sur des détails de la vie banale, avec de longues descriptions d'objets du quotidien. Car c'est ce que le lecteur connaît bien. Et les scènes incroyables, les trucs palpitants, ils sont vite expédiés car ils ne parlent pas au lecteur. Comment on démonte et remonte un Walter PPK, tout le monde s'en fout, car jamais nous n'avons la possibilité d'y toucher. Mais hésiter sur la composition d'un cocktail, prendre du bon temps dans une partie de cartes, ça c'est universel. Là encore, comme pour Superman, l'analyse d'Eco est un brin vieillotte, on sent bien que le Daniel Craig de Casino Royal manque à l'appel, mais le décorticage en règle de la saga littéraire des James Bond reste très percutant.

Globalement, le livre contient quand même des passages très techniques sur l'objectalité oulipienne chez Borges ou bien l'influence du fabula aristotélicien sur le moralisme post-napoléonien. Mais ça fait partie du contrat quand on lit Umberto Eco : ça demande des références plus poussées qu'une lecture assidue de l'Équipe. Mais comme d'habitude avec ce vieux monsieur, le lecteur et l'écrivain trouveront dans ce court livre des réflexions fort intéressantes sur le mythe du surhomme. Et qu'on l'aime venu de Krypton, armé d'un permis de tuer, enfermé en prison mais en train de résoudre des enquêtes ou en armure pour affronter un dragon, comprendre la nature de notre attrait pour ses prouesses physiques, pour ses valeurs morales, pour cet altruisme est intéressant. En tant que lecteur, il est toujours utile de comprendre comment on se fait hameçonner par son auteur fétiche, et en tant que raconteur d'histoires, il est important de bien savoir accrocher son leurre.

03/02/11

L'énigme des Blancs-Manteaux


Un féal ami a mis à ma disposition l'ouvrage séminal de la série des Nicolas Le Floch en me faisant assavoir "Tu verras, l'auteur s'écoute un peu écrire, mais c'est super bon". C'est sans avoir vu la récente adaptation télévisuelle que j'ai encommencé cette série par son enquête liminaire. Nicolas Le Floch, jeune pupille recueilli par des gens munificients, se retrouve catapulté depuis sa Bretagne jusqu'en la cité de Paris pour s'y voir inculqué une industrie probe. Par le truchement des recommandations et du patronage, il va diligemment faire carrière dans la police du roi (nous sommes en 1761) en entrant dans le sillage des quelques argousins royaux. Au vrai, Nicolas va s'instruire de ses bons offices lors d'une inquisition faite de casualismes et de funestes occurences qui vont n'avoir de cesse de l'emmouscailler. Sans contredit, il y aura aussi des moments d'extraversion avec des transports amoureux, des atterrements et des échafaudages conjecturaux.

Si vous aimez mon imitation de la prose de Jean-François Parot, alors vous aller apprécier cette plume qui rend parfaitement une certaine fatuité d'époque. Le roman est littéralement bourré de vieux mots et d'expressions oubliées qui sentent bon la naphtaline et la pédanterie. Hélas pour moi, je me lasse vite de ce style ampoulé où l'auteur fait péter sa science à chaque paragraphe. Le procédé est efficace pour recréer l'ambiance de l'époque, mais est indigeste à la longue. Surtout que l'auteur use et abuse des notes de bas de page en pontifiant en long, en large et en travers. Moi, ça me brûle les doigts, mais je comprends que l'on puisse apprécier ce style professoral.

Concernant l'intrigue, c'est exactement ce que l'on attend d'un polar historique. Des meurtres, des interrogatoires, une scène d'action, une visite dans un bordel... La recette est connue et bien appliquée. Nicolas Le Floch manque de saveur à mon goût. C'est un personnage sans relief, sans tripe. Roman historique oblige, on convoque le who's who de l'époque, en particulier le bourreau Sanson qui sert d'excuse pour faire du CSI : la Bastille à l'ancienne. Et oui, il y a ce qu'il faut d'anecdotes pour évoquer ce siècle. Et là où Parot est fort, c'est qu'il ajoute à son histoire un aspect lui aussi fort à la mode en ce moment : la gastronomie. Recette d'époque, description de gueuletons... Il est dans l'air du temps.

Je comprends maintenant le phénomène et ce qui fait son charme, mais je renâcle devant l'obstacle. On me dit que la série s'améliore à mesure que les titres s'enchaînent. Si l'aspect vidocquien s'accentue, pourquoi pas ? Mais si ça reste aussi académique que L'énigme des Blancs-Manteaux, ça sera sans moi. Parce que les citations de Marivaux ou Eschyle en tête de chapitre, les amours impossibles du jeune héros ("Non, nous ne pouvons point, je suis fille de marquise, vous êtes sans terre...") et la révélation de l'épilogue dans le plus pure style d'Eugène Sue et du feuilleton populaire, ça me donne la jaunisse.