28/06/11

Le Rasoir d'Ockham


C'est l'été, j'ai donc temporairement délaissé ma relecture de "Schopenhauer : pour une nomenclature de la temporalité" afin de m'intéresser à ce que lisent mes contemporains quand ils sont à la plage. Or un nom revient souvent dans les palmarès de vente : Henri Loevenbruck, le Dan Brown à la française. Attention, spoiler à tous les étages, vous êtes prévenus.

Que nous a appris Dan Brown ? Qu'un bouquin bien calibré devait suivre la formule suivante :
- un héros qui connait sa bille en ésotérisme
- un proche du héros qui crève magistralement en léguant au héros une énigme
- un tueur complètement azimuté qui fait des mises à mort spectaculaires
- une secte secrète qui veut dominer le monde
- une chasse au trésor dans les lieux iconiques de l'Histoire
- une partenaire pour allier romance et aventure
- un ou plusieurs universitaires/spécialistes qui débloquent les étapes du jeu de piste
- une révélation finale basée sur des faits réels
Le tout découpé avec des chapitres courts et nerveux qui vous incitent à aller toujours de l'avant.

Henri Loevenbruck (Daniel Marron de son vrai nom) l'a bien compris et a décidé d'utiliser la même recette. Pas de s'en inspirer, non, non : de la copier trait pour trait.

Or donc le héros (Ari Mackenzie), qui bosse aux RG comme spécialiste des sectes tombe des nues quand son meilleur ami est retrouvé mort, le cerveau liquéfié puis aspiré (oui, oui). Mais avant de décéder, l'ami en question a envoyé au héros la photocopie d'une mystérieuse page qui est le premier indice de la chasse au trésor. Et donc une mystérieuse tueuse complètement dingue commence à tuer des gens. Le héros comprend assez vite que tout ça est lié à une organisation secrète nazie (sic) qui dessoude les membres d'une loge secrète de compagnons de France dans l'espoir de mettre la main sur le Gros Secret qui Peut Changer l'Équilibre Mondial. On court donc de lieux historiques en lieux historiques en suivant les indications cryptées glissées dans les pages soi-disant perdues d'un vrai incunable picard. Quand il bloque, le héros demande de l'aide à des spécialistes. Il a plusieurs partenaires féminines, avec lesquelles il a déjà ou va coucher. Puis ça débouche sur la confrontation finale avec les Méchants tandis que nous est révélée la nature même du Grand Secret qui te fait dire "Je le savais, c'est un complot, DSK est aussi innocent que Seznec et Dreyfus réunis, on nous ment, la vérité est ailleurs, salopards d'Illuminés de Bavière."

Mais le hic, c'est que Henri Loevenbruck n'est pas un bon faussaire. Déjà, quand tu annonces que ton héros est un spécialiste en ésotérisme mais qu'il est obligé d'aller voir dans une encyclopédie ce qu'est un astrolabe, tu prends peur sur le CV du bonhomme. Quand il confond francs-maçons et compagnons de France, tu te dis qu'il a eu son diplôme en ésotérisme en lisant Wikipédia en diagonale. Mais surtout, toute l'intrigue repose sur le fait qu'une loge protège un secret qui ne doit surtout pas être révélé sous peine de catastrophe. Ils confient donc une page à chaque membre de la loge. S'il est si important de cacher ce secret, pourquoi ne brûlent-ils pas les feuillets au lieu de se transmettre ça comme une patate chaude en craignant que des gens mal intentionnés ne s'en saisissent ? Ça ne tient pas debout 30 secondes.

Et comble de ridicule, il n'y a pas de révélation finale. Arrivé à 2m du "trésor", le héros se dit "Oh, je reviendrais demain, là je suis crevé" et quand il revient, sa hiérarchie est passée par là et a fait boucher l'entrée du sanctuaire. Du coup, le lecteur ne sait rien de rien sur la nature du pourquoi tout ce bordel. Ce n'est pas frustrant, non, c'est carrément de l'arnaque, de la malhonnêteté intellectuelle. Je n'en reviens toujours pas de ce tour de passe-passe débile.

Dan Brown a bien des défauts, mais ils embarquent ses lecteurs dans un truc enlevant et tape-à-l'œil. Des jésuites vicelards, un Vatican mystérieux, des cardinaux qui crèvent la gueule ouverte. Ça dépote. C'est con, mais l'intrigue a une certaine envergure qui dépayse. C'est énorme, ce n'est pas croyable, mais les lecteurs sont happés. Henri Loevenbruck est lui dans le registre franchouille : difficile de faire rêver le lecteur avec les mystères de Reims, l'ignoble complot des compagnons de France et la sempiternelle résurgence néonazie des dingues de Thullé. On ne peut pas prendre une recette américaine et la transposer sottement à la France. Quand on le fait dans le cinéma en reprenant les principes des superproductions américaines, ça donne invariablement des copies de merde. Là, c'est comme les chansons yé-yé des années 60 qui étaient traduites mot pour mot à la va-vite.

Et il faut lire les soliloques du héros, qui peste sur l'amour impossible, la politique interne des RG ou l'informatique avec un rare sens du lieu commun. Une ode à la platitude. Ah oui, et le héros se voit adjoindre un ancien légionnaire, ce qui permet à l'auteur par deux fois de nous accoucher de scènes de baston particulièrement grossières à coup de grenade (gasp) puis de fusil mitrailleur dans la grande tradition des films de Steven Seagal.

À lire, donc, si vous aimez les complots de niveau Rotary Club de sous-préfecture, des putains de nazis même pas nihilistes, de l'occultisme ch'ti, des tueurs débiles au modus operandi loufoque, des énigmes dignes de la Chouette d'or, des citations de Portishead pour montrer que l'amour c'est la souffrance…

Ce billet ne peut que se terminer en pointant vers le Pendule de Foucault.

PS : on me dit que l'auteur a également écrit de la fantasy. Un lecteur pourrait-il nous en parler dans les commentaires ?

RePS : on me signale dans les commentaires qu'il y a une suite, ce qui explique bien des choses mais n'excuse pas la médiocrité générale du roman.

24/06/11

Game of Thrones


C'est quand même dingue, je me rends compte au moment de rédiger ce billet que Philippe et moi n'avons jamais abordé franchement le Trône de fer. Nous y avons fait souvent référence, mais ne lui avons jamais consacré des vraies chroniques détaillées. Et bien ça sera partie remise car je ne compte pas le faire ici non plus. Si vous fréquentez ce blog, c'est que vous grignotez ou vous bâfrez de la fantasy, inutile donc de vous raconter comment, en la terre de Westeros, plusieurs anciennes maisons réputées d'égale dignité, pour d'anciennes querelles de nouveau se mutilent. Tout le monde le sait.

J'ai lu les trois premiers livres de la saga d'une traite. On peut reprocher bien des choses à GRR Martin, mais il sait vous faire tourner les pages et bouffer du texte. J'avançais coûte que coûte, je voulais savoir la suite de l'histoire. Une vraie boulimie. Et puis comme la suite n'avait pas encore été publiée, j'ai dû attendre. Et l'envie irrépressible de continuer cette série est morte d'elle-même. Je suis passé à autre chose et je n'ai jamais trouvé le courage de replonger dans cet univers qui m'avait pourtant mis le grappin dessus pendant des milliers de pages. Des années plus tard, il me restait des souvenirs vagues, comme ceux des poésies de l'enfance apprises par coeur. Des histoires de famille se déchirant pour un trône, une sorte de Dallas medfan. La mémoire est une faculté qui oublie.

Et donc, ta-dam, HBO annonce avec tambours et trompettes l'adaptation télévisuelle du truc. Ambitieux. Je craignais un rendu télé navrant façon Le Chevalier de Pardaillec. J'étais pessimiste, comme d'hab'. La photographie est magnifique, la 3D sait se faire oublier, la distribution est aux petits oignons, le propos de l'oeuvre initiale n'est pas dénaturé par le tronçonnage en épisodes... Pendant ces premiers 10 épisodes, j'ai été sur le cul. Vraiment. Embarqué dans l'histoire. J'ai retrouvé l'impulsion initiale des bouquins, j'ai adoré haïr les Lannister, hurler de rage devant l'alignement loyal con des Stark, retrouver le bruit assourdissant des armures qui se percutent, trembler intérieurement comme un puceau quand le Limier et la Montagne massacrent leur prochain. Moi qui signe parfois des critiques un brin acide contre des merdes fantasy, j'ai repris goût à ça. Je n'ai pas boudé mon plaisir, je me suis vautré voluptueusement dans cette adaptation luxueuse.

Pourquoi moi, qui joue souvent le Jean-Pierre Bacri de la fantasy, je me suis fait avoir comme une débutante par GRR Martin et HBO ? La qualité visuelle est certes là. On n'a jamais l'impression d'avoir une bande de figurants GNistes à l'écran, c'est solide. Quand je regardais The Borgias, les effets spéciaux n'arrivaient pas à cacher le fait que les décors étaient hongrois et que les acteurs jouaient devant un écran vert à chaque scène. Là, c'est tout le contraire. Oh, le numérique est bien présent, mais il est discret ou bien travaillé pour ne pas jurer dans le décor. Ça glisse bien. Et les acteurs... Il faut être particulièrement de mauvaise foi pour ne pas tomber sous le charme de Peter Dinklage quand il incarne un Tyrion Lannister chafouin et démerdard.

Mais je crois que ce qui fait que j'ai été happé, c'est que pour une fois, j'étais fier de cette fantasy. D'habitude, je me cache un peu pour regarder mes conneries, c'est un plaisir un peu coupable. Ma femme est une rôliste nouvellement convertie, mais elle reste très critique envers mes lubies imaginaires. Là, elle a vu ce que ça pouvait donner quand c'était fait sérieusement. Et elle a été elle aussi emportée par cette saga. Avec le Trône de Fer, je n'ai pas honte d'aller à la machine à café et dire que j'aime la fantasy. C'est con, j'en conviens, mais la qualité de la série me rend plus socialement acceptable comme lecteur de fantasy. Le Seigneur des Anneaux de Peter Jackson avait fait démocratisé la fantasy, mais ça restait un truc avec de la magie, des monstres, des elfes qui font un peu rire d'eux... Ça restait adolescent. Game of Thrones est adulte. Il y a encore des trucs un peu bizarres pour la ménagère de moins de 50 ans, mais dans l'ensemble, c'est facilement abordable. C'est une série qui se permet de montrer pendant plusieurs minutes un homme qui dépèce un cerf. Qui tue des chevaux. Qui charcute ses personnages même quand la logique de l'audimat voudrait qu'on les protège scénaristiquement.

Et pis merde, Game of Thrones redonne envie de jouer à d'anciens rôlistes qui avaient oublié leur vieux passe-temps. C'est agréable de voir plein de gens tweeter sur la série, ça forme comme un lien entre cette communauté de lecteurs. La série n'est pas populaire, mais elle est quand même rassembleuse pour les fans de fantasy. Et des fois, ça fait du bien, d'avoir une oeuvre en commun avec plein d'autres gens. Surtout quand l'étendard qui fédère tous ces gens est aussi bien tissé que l'est ce Trône de fer en images.

Qiu Xiaolong - Les courants fourbes du lac Tai


L'avis de Cédric

Je vous laisse tout d'abord lire le billet de Munin ci-bas, il vend très bien ce roman. Moi, ma courte critique va être celle d'un ignare que la poésie, même millénaire, laisse plus froid que de l'azote liquide.

C'est une fois de plus une très belle ballade dans la Chine contemporaine. L'inspecteur Chen, biclassé policier/poète, est un homme profondément mystérieux à nos yeux américano-européens car sa réalité morale et intellectuelle est autre. Il vit de contradictions, le cul entre le passé et le présent, pion d'un système qui le dépasse mais qu'il comprend de mieux en mieux. C'est toujours un régal que de le regarder plus vivre que mener l'enquête.

Par contre, ce roman souffre du syndrome Arabesque. Chen est en vacances, et vlan, comme par hasard, il y a un meurtre à résoudre. Ben voyons. C'est dommage car cette rêverie environnementale et cette danse lascive entre deux êtres auraient très bien pu se passer de cette enquête accessoire. Mais si l'excuse scénaristique est un peu artificielle, la promenade sur les rives de ce lac aux courants fourbes est un enchantement que l'auteur à l'intelligence de mener jusqu'à sa logique conclusion... Bon, moi, comme je suis allergique à l'évocation permanente d'un obscur poète de la dynastie Ming et à la citation lettrée à chaque dialogue, mes yeux ont fait comme avec les chansons elfiques de Tolkien : ils ont glissé en diagonale. Je sais, je suis un bachi-bouzouk.

L'avis de Munin

Cela fait trop longtemps que l'on n'avait parlé de la série de l'inspecteur Chen, de Qiu Xiaolong. Après son billet de présentation en 2008, Cédric avait fêté les 20 ans de Tien'anmen en critiquant La danseuse de Mao en 2009. Entre temps, Qiu Xiaolong a publié un recueil de nouvelles, Cité de la Poussière Rouge, avant de revenir à l'inspecteur Chen avec un thème à la mode, la pollution, l'écologie et le développement durable.

Je vous arrête tout de suite : ne vous attendez pas à un éco-polar façon Zodiac de Neal Stephenson. La série ne fait aucune concession à ce qui fait sa spécificité, au contraire. Loin d'être un roman noir ou hard-boiled qui exposerait toutes les magouilles des élites chinoises en pointant du doigt une triste réalité, Les courants fourbes du lac Tai présente un Chen hiératique, déambulant autour du lac en faisant de la poésie, plus intéressé par la question de la pollution en raison de son attirance pour une jeune militante que par réelle motivation pour le sujet. Contemplatif, introspectif, là où d'autres accumuleraient scènes d'action et retournements de situation pour faire monter le suspense, le récit se concentre davantage sur les vers qu'inspirent à Chen la jeune militante et la pollution du site touristique, que sur la mort du directeur d'une usine de produits chimiques. Outre sa poésie délicate, le livre offre également de beaux moments sur l'identité et la reconnaissance, avec une économie de moyens qui n'est pas sans rappeler la grâce des maîtres du cinéma asiatique.

Livre de genre, les courants fourbes du lac Tai l'est finalement à peine. L'enquête ne présente aucun rebondissement, et, contrairement à toutes les règles du genre, le premier suspect présenté sera bien le coupable. Les premiers romans de la série étaient de bons polars, les derniers sont de beaux livres. Pour finir et pour le plaisir, l'ouverture de Millenium Mambo de Hou Hsiao-hsien.


Mistborn : le Puits de l'Ascension


Dans les trilogies, la place ingrate est toujours celle du 2e tome. Cela se confirme avec Mistborn, la trilogie de Fantasy / Kung-fu de Brandon Sanderson. Après un premier tome rafraîchissant, la qualité de ce cycle léger pâtit dans un second tome d'une action qui s'enlise beaucoup : les rebelles sont parvenus au pouvoir, et il s'agit maintenant de l'exercer. C'est courageux de la part de Sanderson de se colleter avec un thème trop souvent négligé, le clap final retentissant en général devant le cadavre encore fumant du tyran renversé. Mais en bloquant l'ex-capitale aux mains des rebelles dans une situation de siège, il piège ses protagonistes (qui ne méritent plus guère le préfixe de "pro-", du coup) dans une position attentiste qui change du rythme enlevé du premier tome. Si on ajoute à ça les atermoiements amoureux de la jeune Vin, on finit par trouver certains chapitres un peu poussifs... Ceci dit, il y reste des bonnes idées, comme la chronique à épisodes servant d'épigraphes à chaque chapitre, entremêlée avec la progression de l'intrigue. Malgré quelques révélations de background - Sanderson est toujours aussi fort pour ancrer son intrigue dans la cosmologie de son univers, c'est donc bien un 2nd tome passe-plat que nous avons là : au final, si l'intrigue est si délayée, c'est parce que l'auteur a gardé la plus grande partie des révélations pour le troisième et dernier tome, qui bouge beaucoup plus.

Michael Connelly - L'épouvantail

L'avis de Munin

J'aurais dû écouter Cédric quand il a publié le premier sa critique de L'épouvantail, le 2e roman de Connelly à mettre en scène son héros journaliste, Jack McEvoy. Je partage tout ce qu'il écrit ci-dessous. Dans ce roman où un journaliste en préavis de licenciement traque le serial-killer qu'il est le seul à soupçonner d'exister, on retrouve tous les poncifs du genre, avec en plus le saupoudrage de romance inévitable (impliquant l'éternelle copine du FBI de tous les personnages de Connelly, Rachel Walling). Il n'est aucun rebondissement qui ne se devine, et on baille tout au long du roman - et la maladroite narration à la 1e personne, inhabituel chez cet auteur, n'arrange rien. Mais à ce récit sans originalité s'ajoute un plaidoyer pour la presse écrite moribonde, seule capable de traquer l'injustice, compréhensible de la part d'un ancien chroniqueur judiciaire mais quelque peu réactionnaire. Sans oublier le fait que tout le roman repose sur le ressort selon lequel Internet est un repère de pédo-nazis à l'affût de tous les bouts de vie privée que l'on a la bêtise de semer derrière nous. Le rôle du roman noir est de présenter au lecteur un miroir à peine déformant des travers de notre société, pas de tenter de nous faire peur avec du croquemitaine de JT de 20h. Ici, Connelly fait du Harlan Coben, et ça ne lui réussit pas.

L'avis de Cédric

J'aime tellement les polars de Michael Connelly que je ne suis jamais arrivé à terminer le billet qui devait passer en revue toute la production du monsieur. Son Los Angeles criminogène, son Harry Bosch sculpté avec précision tout au long de la vingtaine de romans, ses intrigues judiciaires bien foutues... C'est du vrai bonbon. (Note de Munin : aujourd'hui c'est fait !)

Alors je me suis jeté sur The Scarecrow comme une secrétaire de direction sur son Biba. Connelly a su diversifier ses points de vue sur LA en mettant en scène d'autre héros que son éternel flic qui écoute du jazz en repensant à ses cold cases qui le hantent. Il écrit ainsi de très bons romans où il met en scène un avocat démerdard dont le bureau est une Lincoln. Il écrit aussi des polars en prenant pour angle de vue un journaliste du LA Times spécialisé dans la chronique judiciaire. Ce n'est pas pour rien que Connelly est fort pour retransmettre cette ambiance journalistique puisqu'il est lui même le fruit d'une carrière de journaleux. C'est un peu de l'auto-fiction.

Dans The Scarecrow, le journaliste Jack McEvoy vient tout juste d'être mis à la porte du LA Times pour des raisons budgétaires. Eh oui, Internet oblige à couper dans le gras, et le salaire de vétéran de McEvoy coûte cher au journal. On donne 15 jours au journaliste pour former sa remplaçante, une belle fille un brin arriviste au salaire de débutante. Or pour partir en beauté, McEvoy veut signer un dernier article bien gaulé qui fera regretter à la haute direction du Times de l'avoir saqué. Sauf que sans s'en rendre compte, McEvoy va entrer sur le terrain de jeu d'un tueur en série qui donne son titre au roman. Et la chasse commence.

J'avais déjà trouvé que le précédent Connelly (The Overlook/À genoux) était mou du bide. Prévisible, surfant maladroitement sur l'actualité, il était un brin mineur dans la série sans doute parce qu'il paraissait en feuilleton dans un journal. Mais The Scarecrow ne fait ne confirmer ce que je craignais : Connelly est prisonnier de son univers. Parce que le coup du tueur en série, il l'a déjà largement exploité avec le Poète (que McEvoy a très bien connu dans les épisodes précédents de la saga). Alors on assiste à une resucée avec l'éternel FBI, la confrontation finale avec le tueur et tout le tralala. C'est d'un conformiste polaresque dégoutant. Le point de vue journalistique est intéressant, mais ça reste une histoire tout ce qui a de plus superficielle. Le tueur en série, c'est comme la prophétie et le dragon en fantasy : il vaut mieux s'en passer.

Et de ce que j'ai entendu du livre suivant (9 dragons), consacré à Harry Bosch, ça ne va pas en s'arrangeant puisque le flic de mes rêves s'en prend aux Triades à lui tout seul, comme l'inspecteur Harry d'antan. Où sont passés les enquêtes intimistes des débuts ? Connelly était fort pour raconter le quotidien d'un inspecteur tenace, mais céder à l'appel d'Hollywood en proposant des intrigues façon L'arme fatale, c'est trahir l'esprit du Connelly qui racontait si bien le beat de la rue.

Je décroche.

21/06/11

Mistborn : Fils-des-Brumes


L'avis de Cédric

Munin a déjà tout dit dans son billet, aussi je vous conseille de lire le sien (plus bas) avant le mien (qui ressemble comme deux gouttes à celui de Warbreaker, car c'est à peu près le même roman).

Mistborn débute sur une promesse libertaire séduisante : un bande de voleurs un peu magiciens qui montent un plan à la Ocean's Eleven pour faire tomber un tyran immortel qui a rendu son peuple esclave d'une théologie castratrice. Le gauchiste en moi rugit de plaisir : on y trucide du noble à tour de bras tout en parlant de lutte des classes et de magie. C'est le Grand Soir qui rencontre le jeu de rôles Midnight où Sauron (ou son frère) a gagné et domine le monde. C'est Marx qui renverse Tolkien. C'est la lutte finale, la vraie.

Et je dois reconnaître une fois de plus que Brandon Sanderson est un honnête artisan. Il fabrique toujours un univers dédié à son histoire afin de coller parfaitement à son intrigue. Il y a une vraie logique interne dans sa création de contexte. Mais du coup, on a l'impression que cet univers n'existe pas en dehors de l'histoire qui nous est racontée. Que si on ouvre une porte contre la volonté de l'auteur, elle débouche sur le vide. Son autre grand talent, c'est la création de système magique. C'est un vrai horloger dans son genre. Minutieux, appliqué, soigneux. Là, c'est une histoire de métal qui permettent des prouesses incroyables. Ça fonctionne. Mais là encore, c'est tellement mécanique que ça manque d'un supplément d'âme. Sanderson passe tellement de temps à mettre en scène sa magie et ses règles qu'on a souvent plus l'impression de lire le livret de règles d'un jeu de plateau qu'un roman. Tout est expliqué, surexpliqué, redit : c'est très académique.

Et quand en plus l'auteur ajoute une couche de romance fleur bleu à son histoire, la mayonnaise prend une drôle de tournure. Il y a comme des grumeaux. Surtout qu'elle est voleuse, qu'il est noble et que leur amour est impossible. Mais on pardonnerait toute cette guimauve si l'intrigue centrale était solidement défendue par une narration impeccable. C'est loin d'être le cas. Les personnages secondaires sont des coquilles vides. Le déroulement du coup d'État est incohérent. Un peuple est en train de se révolter et c'est raconté platement comme un compte-rendu poussif de wargame. Oh, il y a des scènes d'action, car la magie des métaux permet des prouesses physiques qui dépotent, mais cette adrénaline n'arrive pas à camoufler l'écriture affreusement scolaire de Sanderson.

Brandon Sanderson est sans doute un MJ du tonnerre et je prendrais plaisir à faire du jeu de rôles avec lui car il a des idées de systèmes de magie intéressantes et très ludiques. Il sait créer des univers intéressants pour les rôlistes en faisant des variations autour des thèmes forts de la fantasy. Malheureusement, la qualité d'écriture n'est pas au rendez-vous. Ça donne un roman pas ignoblement mauvais mais c'est frustrant de voir autant de bonnes idées gachées par un affreux manque de style.

Gromovar est bien plus acerbe que moi.
Lorhkan crie au génie.

L'avis de Munin

Dans mon billet sur la Roue du Temps, j'avais dit que je reviendrai sur Brandon Sanderson. Ce jeune auteur de Fantasy s'est fait un nom avec un roman de Fantasy, Elantris, avant de publier une trilogie, Mistborn, dont le premier tome est L'Empire Ultime en VF.

Même si une couverture n'en dit pas beaucoup sur le contenu (comme Cédric en fait l'expérience encore récemment), on peut essayer de deviner à quel style raccrocher la trilogie en fonction des illustrations. Sur la couverture du premier tome, on peut voir une jeune fille proprette au look moitié Matrix, moitié Petite Maison dans la Prairie avec un saï. Sur celle du deuxième tome, elle semble faire du pole-dance, et sur la troisième du funambulisme en robe de bal. D'abord interloqué, on est rassuré en ouvrant le premier livre : la présence d'une carte (pas très réussie) nous apprend que nous nous trouvons bien en face d'un roman de Fantasy. Ouf.

L'action de Mistborn : the Final Empire se déroule dans la capitale d'un empire dominé depuis des millénaires par un despote immortel auquel la population prête des pouvoirs divins. Il règne sans partage en ayant donné à une toute petite classe de nobles un pouvoir absolu sur le reste de la population, tellement asservie et opprimée qu'elle ne manifeste plus aucune résistance. On discerne tout de suite le "what if" par rapport aux schémas traditionnels de la Fantasy : "Qu'est-ce que ça donne quand le dieu du mal dont le héros combat le retour, gagne ?" Chez Sanderson, cela donne des millénaires d'une dictature esclavagiste contre laquelle un ancien voleur, Kelsier, fomente un coup d'Etat.

Kelsier rassemble un petit groupe, et c'est leur tentative de rébellion que le récit suit, jusqu'à sa conclusion. L'intrigue suit un schéma que l'on reconnaît vite : la constitution d'une bande d'experts, la préparation du plan, les changements de dernière minute, l'exécution proprement dite, et le fameux twist final ou twist ending très fréquent ces dernières années au cinéma. Hé oui, ça fait penser aux films de braquage ou d'arnaque (le genre "Heist" ou "Confidence game", illustré par Ocean's Eleven, Neuf Reines, et autres), et c'est fait exprès.

Le protagoniste principal de la série est la jeune Vin, une adolescente que Kelsier extirpe de la bande de voleurs dont elle est le souffre-douleur, pour lui révéler ses capacités magiques et lui apprendre à les utiliser. D'abord méfiante envers cette générosité dont elle ne discerne pas la cause, Vin finira par se lier avec chacun des membres de la bande, et trouvera sa place en leur sein. Le point focal du roman est donc l'évolution émotionnelle de Vin, et les nombreux dialogues posent les rapports entre Vin et les autres personnages. Ce soin attaché au développement des personnages ne se fait pas aux dépends de l'action, et il n'y a que l'abondance de bons sentiments qui pourra quelque peu agacer.

L'autre aspect majeur de la série est l'utilisation de la magie. "Gamer" assidu (jeux de rôle, jeux de plateau, jeux de cartes à collectionner), Sanderson attache une grande importance aux mécanismes de son système de magie, qui en devient un des éléments essentiels de l'histoire. Dans Mistborn, les nobles se transmettent héréditairement des capacités d'"allomancie" : un allomancien ingère des fragments de métal pour, en les catalysant, en extraire des capacités extraordinaires. Chaque métal fournit une capacité, et les allomanciens n'ont en général qu'une affinité avec l'un d'entre eux. Mais certains, rarissimes, appelés fils-des-brumes (mistborn), peuvent catalyser tous les métaux. Leur rôle est fondamental dans les luttes d'influence et de pouvoir que se livrent les grandes maisons nobles, qui veillent précieusement sur leurs membres ayant développé ces capacités. Les membres de la bande de Kelsier sont tous des descendants de maisons nobles (avec un aïeul né du mauvais côté du lit), et Kelsier lui-même est un fils-des-brumes, ce qui donne à la rébellion les moyens de lutter contre les nobles avec leurs propres armes.

Il est ici nécessaire de détailler le fonctionnement de l'allomancie, car celle-ci structure énormément le récit. D'une part, la jeune héroïne, Vin, est une fille-des-brumes, et le lecteur découvre l'allomancie en même temps qu'elle. D'autre part, cette magie est très visuelle, et fait que les (nombreuses) scènes d'action empruntent leur imagerie aux films de kung-fu ou à Matrix de façon évidente. Les pouvoirs que les métaux ingérés confèrent sont classés de façon très ordonnée selon un sytème de paires (interne / externe, physique / mental, espace / temps, introspectif / extrospectif), et représentés sur le tableau ci-dessous. L'allomancie peut aussi attirer les métaux (externe / physique / introspectif), les repousser (externe / physique / extrospectif), accroître sa force et son endurance (interne / physique / extrospectif), passer en bullet time, etc. Les allomanciens utilisent l'attraction ou la répulsion des métaux de façon très créative, en s'appuyant sur les clous et rivet pour se propulser dans les airs, ou en lançant des pièces de monnaie pour les transformer en projectiles mortels aux trajectoires erratiques. Les fils-des-brumes ressemblent donc moins à Gandalf et Merlin qu'à Néo, Trinity ou des ninja de manga.

Si l'on rassemble tous ces traits distinctifs (l'histoire de "braquage", le récit sentimental très "young adult" ou "adulescent", le contexte politique du récit type "What If", et les scènes d'action façon Matrix), on obtient au final un divertissement original et bien fait - ce qui est beaucoup mieux que beaucoup de romans de fantasy.


Quelques liens :

19/06/11

Faites le mur



Je n'aime pas les graffitis dans le sens où dans 99% des cas, c'est un nom mal tagué qui vient revendiquer un bout de mur ou une devanture de magasin. C'est généralement laid, sans contenu et gratuit. Reste que le 1% qui reste est un art qui sait parfois me ravir comme aucun musée n'en est capable. Une fresque folle à la bombe, un collage astucieux, un pochoir qui se prend pour un uppercut...

Banksy incarne cet art de la rue. C'est un artiste anglais dont l'identité n'est pas publiquement connue, et d'ailleurs on s'en fout. Voici pour faire très succinctement le tour de son oeuvre, une petite sélection tout ce qu'il y a de plus réductrice :







N'attendez pas de moi que je dise que Banksy est un génie car ce mot ne veut plus rien dire. C'est un poète anarcho-pictural. Il fait glisser l'univers de béton vers une absurdité captivante. Il est possible de s'en rendre compte en visitant www.banksy.co.uk

Faites le mur (Exit through the gift shop) est un film réalisé par Banksy qui raconte comment un français (Thierry Guetta) installé à Los Angeles s'est mis a filmé des artistes spécialisés dans le street art. Thierry est un compulsif, il les suit partout, tout le temps, que les flics débarquent ou non. C'est un obsession. Quand Thierry va finir par croiser Banksy, ce dernier va lui conseiller de devenir à son tour un artiste de la rue. Et ainsi nait Mister Brainwash, la nouvelle tendance qui fait fureur à LA.

Je n'en dis volontairement pas plus ici sur le film car il faut voir ça de ses yeux pour apprécier cette réflexion sur cette forme d'expression directe et évidente. C'est une plongée saisissante dans notre urbanité post-moderne.

Une fois que vous aurez vu ce film (ou bien si vous êtes vraiment allergique à tout ce dont je viens de parler), on peut en reparler dans les commentaires. Car une fois que ce film se termine, la réflexion ne fait que commencer...

Allez, je ne résiste pas à vous mettre un dernier Banksy, très symbolique de son style.


17/06/11

Jim Dodge - L'oiseau Canadèche


Pépé Jake, son petit-fils Titou et Canadèche, la cane obèse qui ne savait pas voler, vivent dans un ranch de l'Ouest américain. Ils s'aiment et se chamaillent en poursuivant chacun leur obsession : Pépé Jake, celle de produire le whisky parfait; Titou, celle d'entourer le ranch de clôtures parfaitement réalisées; Canadèche, celle de manger. Le ton, gouailleur et tendre, dépeint leur quotidien avec drôlerie et truculence.
Au départ, il avait espéré pouvoir troquer son whisky contre d'autres biens de consommation, mais les voisins – des éleveurs de moutons, essentiellement, durs à la tâche – ne possédaient ni son goût pour les eaux-de-vie hautement raffinées, ni sa capacité d'absorption. Toutefois, la plupart finissaient par trouver d'autres usages à son élixir : ils s'en servaient comme carburant pour les tracteurs, comme explosif pour faire sauter les vieilles souches et, dilué à raison d'une goutte dans un demi-litre d'eau, comme traitement pour la quasi-totalité des maladies qui pouvaient affecter leur bétail, la diarrhée, le piétin, la douve du foie.
Je ne connaissais pas Jim Dodge, mais cet auteur, aussi discret que Thomas Pynchon, a écrit quelques romans considérés comme cultes par tous ceux qui ne lisent pas que de la SFFF. Ce roman, très court, est pourtant d'une richesse foisonnante, avec quelques accents de poésie et de réalisme magique, et il est de ces livres qui se laissent lire et relire avec chaque fois autant de plaisir. Vous pouvez vous en faire une idée avec un court extrait (long, proportionnellement à la taille du livre) sur le site de l'éditeur.

06/06/11

Bossypants


Je vais être franc, avant de la voir imiter Sarah Palin dans Saturday Night Live lors d'un sketch devenu mythique, je ne connaissais pas Tina Fey. Pas même un peu, pas même de loin. J'ai beau être devenu nord-américain, SNL ne fait pas partie de mes habitudes télévisuelles et de mes références humoristiques. Mais dès que j'ai vu ce fameux sketch, j'ai eu un coup de coeur pour cette femme. J'ai commencé à la suivre dans sa série télévisée (30 Rock) et même à regarder une comédie sentimentale (Date night) rien que pour ses beaux yeux. Lire son autobiographie m'est vite apparu comme une bonne idée.

Née en Pennsylvanie d'un père germano-écossais et d'une mère grecque, Tina Fey est assez vite attirée par le théâtre. Jeune adulte, elle devient adepte du théâtre d'improvisation et apprend le métier lors d'ignobles tournées théâtrales. Elle décroche par la suite un poste de scripteuse à SNL, puis montre son minois devant la caméra lors de certains numéros. Là elle écrit et joue dans 30 Rock, série qui lui permet de raconter (de manière exagérée) la folie que représente le quotidien d'une émission humoristique tournée en direct.

Bossypants est difficile à traduire. J'essayerais "Porter le pantalon" car le titre en VO fait référence à l'éternelle question que les gens posent à Tina Fey : Est-ce difficile pour une femme de diriger des auteurs et des acteurs ? L'autre question qui revient toujours sur le tapis, c'est Pourquoi y a-t-il si peu de femmes en humour ? Alors Tina Fey raconte son expérience professionnelle. Ces patrons un peu cons qui pensent qu'on ne peut pas monter un sketch avec uniquement deux comédiennes. La découverte d'un univers pas nécessairement machiste mais quand même fortement chargé en testostérone. Elle ne dévoile rien de fracassant, ne vous attendez pas à apprendre d'incroyables secrets de tournage sur Alec Baldwin ou Monica Lewinski.

Non, ce qui caractérise Tina Fey, c'est son incroyable don pour l'auto-dérision. Elle n'a qu'une seule victime expiatoire : elle-même. Elle se moque de son physique, de sa personnalité, de ses petites manies... un summum de dérision. Elle raconte en détail comment se passe la journée où une vedette se fait prendre en photo dans un studio branchouille pour faire la couverture d'un magazine de mode (elle dit à ce propos que Photoshop, c'est comme l'avortement : ça serait génial de pouvoir s'en passer. Mais quand t'es coincée, il faut se faire à l'idée). Sa rencontre avec Sarah Palin (qui dira après la défaite que Tina Fey l'a exploitée). Ses journées de folie où elle tourne en journée, dirige les auteurs la nuit et s'occupe de sa fille en même temps. Ses repas de Noël avec sa belle-famille qui vit loin de la ville. Cette campagne présidentielle où elle est soudain devenue réellement célèbre. C'est délicieux (sauf quand elle parle du Seigneur). C'est écrit avec drôlerie. Une femme à découvrir.

01/06/11

100 Bullets


L'avis de Cédric


Ça commence toujours de la même manière : un vieux type habillé comme un agent fédéral (costume noir, chemise blanche et cravate) débarque dans votre vie de merde et vous donne un attaché-case contenant un pistolet et 100 balles. L'arme et les munitions sont spéciales : si elles apparaissent dans une enquête, cette dernière cesse immédiatement. Rien ne peut être retenu contre vous. Immunité. Impunité. Pire, l'attaché-case contient aussi des preuves tangibles qui indiquent que votre malheur (petite amie assassinée, complot vous ayant mené en prison, accident qui n'en était pas un...) a été causé volontairement par un autre. Vous avez l'arme, les 100 balles intraçables, les preuves, le nom et l'adresse du type. Que faites-vous ?


100 Bullets est donc une série divisée en 100 chapitres. C'est un long voyage dans un univers violent, manipulateur et sexiste. Les filles sont soit belles à mourir, soit grosses et moches, il n'y a pas de milieu. Elles sont soit des objets sexuels soumis, soit des femmes fortes, mais là encore, pas de juste milieu. C'est tout ou rien. Les hommes aussi sont extrêmes : des brutes à sang froid, des tueurs qui dégomment des enfants d'un revers de silencieux sans sourciller, des stratèges machiavéliques... Ou alors l'opposé : des faibles, des merdeux, des perdants. 100 Bullets, ça défouraille à chaque page. Des vengeances assouvies, des braquages qui foirent, des contrats qui se règlent flingue au poing. Du sang, du sexe, de l'argot des bas quartiers qui sentent la pisse. Ou les hôtels luxueux à l'air climatisé et au service d'étage discret. Toujours le grand écart entre les extrêmes. Il y a comme un parfum à la Tarantino, du Reservoir Dogs mais sans le huis-clos.


Évidemment, on ne remplit pas 2 200 pages uniquement avec un attaché-case et 100 munitions. Ce n'est qu'un gimmick, une porte d'entrée dans une intrigue plus ambitieuse qui avance minutieusement à coup de révélation, d'explications à demi-mots et de changements d'allégeance. Ça trahit, ça fraternise. C'est complexe. Je me suis même plus d'une fois perdu dans l'intrigue tant la partie d'échecs à laquelle on assiste dans la série est complexe. Car rien n'est clair. Les alliances changent. Mais ça bouge. Oh oui. Comme dans un film avec Jason Bourne, sauf qu'il y a du jazz dans la bande-son et que ça commence souvent dans un rade mal famé. Le dessin unique de Risso est en total adéquation avec l'ambiance : il prend des angles de vue très cinématographiques, joue avec les ombres et dessine des courbes suaves. Il ne bacle aucune case. Il prend au contraire de la place pour raconter des choses en arrière-plan et mettre en scène la vie de quartier. Et les couleurs sont chaleureuses.

Au jeu des ressemblances, il y aurait aussi des airs à la Van Hamme, XIII et Largo Winch qui percuteraient l'univers graphique de Sin City. C'est du hardboiled. À la télévision, ça ferait une série probablement pas diffusable tant ça pisse le sang et ça culbute de la stripteaseuse. Mais sur papier, les pages défilent jusque tard dans la nuit. On regarde aller ces trajectoires improbables, ces bains de sang où jamais un flic n'intervient. Le pire, c'est qu'on ne peut se reconnaître dans aucun de ces salopards (ou alors vous êtes bramé). Pourtant, on veut savoir le fin mot de l'histoire. Qui entubera qui, in fine ?


Un dernier mot ? Croatoa.



L'avis de Munin

Si Cédric et moi partageons assez souvent le même avis - au point que je le laisse assez souvent seul pour bloguer pendant que je me détends au bord de ma piscine en sirotant des piña colada - il arrive, que, comme pour Walking Dead (pro et con), on ne soit pas en totale phase d'harmonie karmique. Et 100 Bullets fait partie de ces pommes de discorde. Ce n'est pas que Cédric n'aime pas, c'est qu'il n'aime pas assez ! Ou alors c'est moi qui ne fais pas assez preuve de blasitude cool dans mon enthousiasme. Mais j'avoue un très gros faible pour le genre auquel les auteurs viennent de construire, avec 100 Bullets, une cathédrale.

Car 100 Bullets, c'est, malgré des influences diverses (polar, espionnage, pulp, ...), avant toute chose une BD "noir" (dont des représentants emblématiques sont Raymond Chandler ou James Ellroy), qui embrasse complètement les thèmes, les codes et les archétypes (le privé, la femme fatale, le magnat, ...) du genre. A la fois dans l'histoire, qui met des personnages extrêmes en face des conséquences de leurs faiblesses, et dans le dessin, qui, avec ses ombres exagérées, ses angles de vue subjectifs et ses contrastes violents, embrasse l'esthétisme formel du film noir. C'est simple, en BD "noir", rien n'arrive à la cheville de 100 Bullets. Et qu'on ne vienne pas me parler de Sin City, qui est au "noir" ce que l'oeuvre de Ian Fleming est à celle de John Le Carré : une simplification et une exagération grossière, pas forcément sans attraits, du genre d'origine. Dans 100 Bullets, le scénariste et le dessinateur, maîtrisant tous les deux les codes du genre, s'emploient à les transcender : les montages sont audacieux, avec un cadrage qui se permet assez souvent de délaisser les protagonistes pour capter un détail, suivre une action dans l'arrière-plan, avant de revenir en gros-plan. Scénario et dialogue se permettent de jouer avec le rythme, délayant ici l'action dans un dialogue improbable comme les aime Tarantino, l'accélérant brusquement avec un retournement de situation imprévisible...

Au sein d'une série d'une tenue irréprochable, certaines histoires (que l'on croit, au départ, indépendantes) se détachent particulièrement : ¡Contrabandolero!, Cent balles pour un privé, Périple pour l’échafaud. On comprend assez vite que la complexité de la trame de fond est moins celle de l'intrigue que celle des personnages - à double ou triple allégeance, aux motivations changeantes, et aux pulsions contradictoires. Les grands moments de ce comics sont les confrontations, que ce soit celle du mari cocu avec sa femme volage ou de l'assassin trahi avec son commanditaire roublard. Chacun des histoires est une variation sur les principes éternels de la confiance trahie, de l'amour déçu, et de l'attrait du pouvoir. La construction est en trompe-l'oeil, en poupées russes emboîtées les unes dans les autres : les histoires paraissent indépendantes jusqu'à ce que l'on discerne le meta-plot qui les relie, mais celui-ci n'explique rien, les marionnettistes étant eux-mêmes des pantins. Et finalement ce qu'on croyait être un gimmick malin pour accrocher le lecteur est bien le thème central de toute la série. On ne relève pas assez souvent que le roman noir est l'équivalent contemporain des tragédies antiques, et obéit aux mêmes règles : la chute est connue dès le commencement, et le récit montre comment les différents protagonistes embrassent ou luttent contre leurs destins. Et l'hubris, à l'origine de toutes ces histoires, est bien présent chez les personnages de 100 Bullets, quel que soit leur bord.


Quelques liens

On parle très peu de 100 Bullets sur la blogosphère francophone et c'est un mal (vous n'en trouverez pas chez Néault, et il faudra un peu de persévérance pour en dénicher ailleurs, comme sur amha). Vous pouvez compenser cette lacune en vous faisant votre propre opinion, en allant télécharger gratuitement sur le site de DC Comics le 1er numéro (en VO).


100 Bullets, de Brian Azzarello (scénario) et Eduardo Risso (dessin)
- 13 recueils (n°1 à 100) chez DC Comics en anglais various street slangs (série complète)
- 12 recueils (n°1 à 63) chez Panini Comics en français argot


Tristan Lhomme

Il est impossible d'avoir écrit du jeu de rôle sans se retrouver à un moment ou un autre dans l'ombre d'une immense statue du Commandeur : celle de Tristan Lhomme. Pour Philippe et moi, qui avons pigé dans Casus Nouvelle nouvelle nouvelle formule, Tristan a été un modèle. Ce blog est même un hommage (qui a dit une pale copie ?) de sa rubrique "Inspis Universalis" de notre adolescence folle et insouciante.

J'ai déjà rencontré Tristan. C'était en convention, à l'époque où Nephilim était mon jeu préféré et une excuse pour moi pour s'intéresser aussi bien à la kabbale qu'au mythe arthurien. Tristan dédicaçait à sa table, j'avais mon exemplaire d'Arcane Majeur 13 : la Mort entre les mains. Dans la file d'attente, j'ai pris peur ("Et s'il me dit bonjour, je réponds quoi ?"), c'est ma copine de l'époque qui est allée au charbon à ma place pour obtenir la signature de mon auteur favori.

Le monsieur répond dans un PDF de 70 pages à une entrevue-fleuve. Ça fleure bon le pétage de bretelles, la lucidité sur l'écriture et la nostalgie gracieuse. Il ne balance pas sur le milieu, il raconte juste ce qu'était la vie de scénariste/pigiste/traducteur/auteur dans les années 90. La menace de l'interdit bancaire côtoie les conf' de rédac.

À lire, pour relativiser l'Âge d'or tout en se souvenant des heures heureuses.