
J'ai dû un jour aller consulter un freudien. Il était en tous points conforme à l'image qu'on se fait de ces praticiens : barbu, les doigts nicotineux, peu loquace. Vous connaissez tous le rituel : je m'assoie, je parle et lui prend des notes en hochant la tête. Je venais le voir pour une agoraphobie liée à des troubles intestinaux très humiliant. Je touchais le fond et je cherchais des réponses. Les séances se sont enchaînées, mais il n'abordait absolument pas mes peurs viscérales. Tout ce qui l'intéressait, c'était mon historique familial. Après un gros mois de rencontres bihebdomadaires, il a enfin fait une phrase de plus de 10 mots : mon trouble était lié au divorce de mes parents car ce traumatisme avait eu lieu pendant la phase anale de mon développement enfantin. J'avais donc fait une fixation. Mais la bonne nouvelle était que si je prenais conscience de ce phénomène, mes symptômes allaient disparaître. Arriva ce qui devait arriver : mes bouffées d'angoisse continuèrent.
Non seulement cet homme était empêtré dans des concepts viennois qui puaient la naphtaline, mais pendant ce mois perdu, mes peurs avaient eu tout le temps de s'ancrer dans ma psyché. Pris tôt en main par un béhavioriste, mon problème aurait pu être traité rapidement. Mais la "science" freudienne n'a fait qu'aggraver les choses. Au lieu de me faire comprendre le mécanisme mental de la peur d'avoir peur afin de le désarmer et de m'inciter à aller voir un gastro-entérologue pour régler médicalement le problème, je me suis retrouvé avec des explications fumeuses sur un trauma familial purement freudien.
Et justement, Michel Onfray, qui m'avait déjà bien équipé pour comprendre mon athéisme matérialiste, se propose de déboulonner l'affabulation freudienne. Car il y a beaucoup à dire sur Sigmund et ses dogmatiques. Onfray est nietzschéen. Ce n'est pas sale. Ça ne veut pas dire que c'est un nazi nihiliste (on sait bien que les textes qui donnaient l'impression que Nietzsche était un penseur proche des théories d'Hitler sont des faux), mais plutôt qu'il part du principe que toute philosophie est une confession autobiographique de son auteur. Si un philosophe crée un système de pensées, c'est en s'appuyant sur son expérience personnelle, qu'il imagine universelle. Or s'il y bien une maxime qui colle bien à Freud, c'est "Prendre son cas pour une généralité". Onfray passe plus de 600 pages à montrer que la psychanalyse freudienne a des fondements aussi scientifiques que la thèse de sociologie d'Elizabeth Tessier et que l’auto-analyse est un joli mot pour auto-justification.
Freud a détruit une grande partie de ses correspondances pour ne pas montrer l'origine de ses idées. Ainsi, il a largement puisé dans les concepts des autres (on pratiquait déjà l'introspection du temps de Platon) mais s'en est toujours défendu. Car Freud ne voulait surtout pas être considéré comme un philosophe, même si c'était là son fond de commerce. Non, il voulait apparaître comme un scientifique afin de gagner un prix Nobel. Pourtant, ses travaux n'ont aucune assise scientifique : il tire des conclusions avec une seule patiente, ne prend jamais la peine de vérifier si ses théories sont confirmées ou infirmées chez d'autres malades, prétend qu'il a guéri des gens alors que ces personnes ont eu des vies de souffrance après être sorties de son cabinet (il tua même un patient en lui conseillant la cocaïne pour se débarrasser de sa dépendance à la morphine)… Et quand Onfray met en parrallèle les concepts psychanalytiques et la vie privée de Freud, la pantalonade est grotesque. Freud désire sa mère ? Tous les hommes sont donc victimes du complexe d'Œdipe, sans exception. Freud vit une sexualité déprimante qui le frustre et qu'il cherche à oublier par le travail ? Tous les penseurs, les artistes et les grands scientifiques subliment donc leur sexualité dans leur œuvre. Vous ne vous reconnaissez pas dans les théories du maître ? C'est donc que vous êtes un refoulé.
À mesure qu'Onfray défait la pelotte freudienne, se dessine le portrait d'un Freud qui croit en l'occultisme, s'engueule avec tous ses collègues à qui il est redevable intellectuellement ou matériellement, culbute sa belle-sœur en s'inventant de bonnes raisons, vit une intense relation épistolaire avec un confrère pour finir par l'accuser d'être un homosexuel refoulé, ment et tord le réel quand il ne correspond pas à ses délires… Et à chaque fois, c'est en se prenant comme référence unique que Freud pond ses théories. L'analyse des rêves culmine alors dans le saugrenu et l'absurde, Freud interprêtant ses rêveries et celles des autres avec une belle inventivité mais un total manque d'objectivité et de méthode. Freud obsédé par sa mère, sa belle-sœur et sa fille, tout devient symboliquement sexuel. Et au final la psychanalyse en dit plus sur le psychanalyste que sur le psychanalysé.
Mais plus que Freud, c'est le mythe freudien qu'Onfray dézingue. Passe encore que Freud était un cocaïnomane obsédé et vaniteux en quête de gloire et de pognon. Certes, il affirme qu'il ne faut surtout pas analyser un proche puis s'empresse d'allonger sur son divan sa fille, la maîtresse de sa fille, les enfants de la maîtresse de sa fille, mais Freud est toujours au-dessus de ses règles qu'ils édictent. Ainsi, quand il dort pendant les séances, il invente le concept génial d'attention flottante, superbe pirouette... Là où la comédie devient tragédie, c'est quand on voit avec quelle aisance les affabulations freudiennes sont devenues paroles d'évangile dans notre société. Les élécubrations de Sigmund sont devenues vérités à force d'être rabachées par ses disciples. La psychanalyse est encore considérée comme une science aussi solide que la physique ou l'astronomie. Freud a affabulé, mais personne ne remet en question ces théories qui sont devenues sacrées par une subtile mise en scène. Freud s'est inventé un vocabulaire à la dimension de son mensonge. Il a repris les idées d'un autre ? Ce n'est pas du plagiat, c'est de la cryptomnésie ! Il fait de ses petits travers ceux de l'humanité entière car ainsi, ses pathologies personnelles deviennent moins lourdes à porter. Si tous les petits garçons rêvent de tuer le père pour séduire la mère, alors les propres fantaisies de Freud deviennent socialement acceptables. Si tout le monde devient coupables, alors il n'y a plus de crime.
Évidemment, les lecteurs allergiques à Onfray vont retrouver là toutes les raisons de grimper au rideau tant le philosophe fait feu de tout bois contre Freud. Sa charge est frontale et s'organise autour d'une lecture exhaustive des écrits de Sigmund dans lequel il liste les imbécillités, les sophismes et les mensonges. Mais il n'en veut pas tant à Freud qu'à l'héritage freudien, à ce culte qui perdure sans raison. Il montre les contradictions internes de Freud, mais non pas pour le juger (après tout, peu nous importe qu'il trompait sa femme avec sa sœur ou qu'il traite sa fiancée de laide en lui expliquant qu'il aimerait quand même bien épouser la fille de Charcot) mais pour démontrer que les divaguations psychanalytiques prennent racines dans une vie déjà très fortement construite sur le mensonge. L'idée centrale du livre (la philosophie en tant qu'objet autobiographique) montre que le psychanalyse n'a de sens que pour le cas particulier de Freud. C'est un outil génial pour comprendre Sigmund Freud, c'est véritablement une grille de décodage très performante, mais elle cesse d'être crédible dès qu'on essaye de l'appliquer à un autre. Au final, la psychanalyse est à la psychologie ce que l'alchimie est la chimie.